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De la fellation sacrée à la damnation sexuelle : Deep Throat (1972) vs The Devil in Miss Jones (1973)

De la fellation sacrée à la damnation sexuelle : Deep Throat (1972) vs The Devil in Miss Jones (1973)

De la fellation sacrée à la damnation sexuelle : Deep Throat (1972) vs The Devil in Miss Jones (1973)

En l'espace de dix-huit mois, Gerard Damiano réalise deux films qui, mis face à face, constituent l'un des diptyques les plus fascinants de l'histoire du cinéma populaire américain.

Comment deux films du même réalisateur marquent le passage d'une porno-comédie festive à un drame existentiel et moral

Deep Throat (1972) et The Devil in Miss Jones (1973) naissent dans un même contexte socio-culturel de libération sexuelle et de relâchement jurisprudentiel et, pourtant, ils n'ont pas grand chose en commun. Le premier est une farce érotique, solaire et désinvolte, qui fait de la sexualité un lieu de réconciliation avec soi. Le second est une tragédie grecque déguisée en film pornographique, dans laquelle le désir devient le nom propre de la damnation. Analyser leur parenté et leur rupture, c'est lire, en accéléré, la fin rapide de l'utopie sexuelle des seventies.

Deep Throat : le corps réconcilié, la comédie comme idéologie

Deep Throat s'ouvre sur une promesse narrative : Linda Lovelace ne ressent rien. Ce manque originel est un accident biologique. Le médecin découvre que son clitoris est situé dans sa gorge (métaphore grossière assumée) et la solution est immédiatement accessible, répétable, joyeuse. Ce dispositif narratif est d'une efficacité idéologique remarquable : il transforme la sexualité en mécanique du bonheur, en ingénierie du plaisir. Il n'y a pas de culpabilité, pas de passé, pas de structure sociale oppressive. Le corps de Linda est une anomalie anatomique, pas une construction historique.

Le film fonctionne comme une comédie de situation classique, héritière des screwball comedies hollywoodiennes. Le rythme est enlevé, les dialogues sont écrits pour faire rire, les seconds rôles sont des utilités comiques. Damiano emprunte délibérément au registre de la comédie légère (plan-séquence, musique guillerette, raccords vifs) pour neutraliser l'angoisse que pourrait susciter la représentation explicite du sexe. L'obscénité est désamorcée par le burlesque. Linda sourit. Le médecin sourit. Le spectateur est invité à sourire aussi.

Deep Throat constitue une construction de l'érotisme optimiste : il existe une sexualité bonne, saine, libératrice, à laquelle tout individu peut accéder pourvu qu'il surmonte ses inhibitions ou ses accidents de parcours anatomiques.

La jouissance et l'orgasme comme droits naturels est une vision parfaitement cohérente avec le féminisme libéral de la première vague et avec le discours dominant du mouvement de libération sexuelle américain. Notons au passage que ce discours était aussi un discours de classe : celui d'une bourgeoisie blanche, éduquée, qui pouvait se permettre de voir sa propre sexualité représentée comme liberté.

Le succès phénoménal du film (des millions de dollars de recettes, des projections dans les salles mainstream, des références dans All the President's Men de Pakula, une "Deep Throat" comme nom de code pour la source du Watergate) dit quelque chose d'essentiel : la société américaine de 1972 voulait ce film. Elle avait besoin que le sexe soit drôle, accessible, dépolitisé. Deep Throat est moins une révolution qu'un symptôme.

The Devil in Miss Jones : le désir comme enfer

Avec The Devil in Miss Jones, Damiano effectue une volte-face radicale qui stupéfie encore les historiens du cinéma.

Le film commence par un suicide. Justine Jones, femme d'âge mûr, célibataire, vierge de toute expérience jugée pécheresse, se tranche les veines dans une baignoire. Elle arrive aux portes de l'au-delà et apprend qu'elle est condamnée à l'enfer non pour ses péchés (elle n'en a commis aucun) mais pour le péché absolu, irréparable, du suicide. Le diable lui accorde un délai : elle peut retourner sur Terre et vivre toutes les luxures dont elle s'est privée. Puis elle sera damnée pour l'éternité.

Ce dispositif narratif n'a rien à voir avec la comédie de situation. Il relève de la tragédie, du théâtre de la cruauté. Le désir, ici, est le péché lui-même, administré comme punition. Justine jouit parce qu'elle est déjà perdue, et que sa jouissance ne fait que confirmer la perte.

La sexualité devient le médium de la damnation, non de la libération. Georgina Spelvin, actrice principale, construit un personnage d'une ambiguïté poignante : son désir est réel, sa souffrance aussi, et les deux sont indissociables. On est loin de Linda Lovelace.

La séquence finale est l'une des plus glaçantes du cinéma américain des années soixante-dix, toutes catégories confondues. Justine, son temps de luxure écoulé, est enfermée dans une pièce blanche avec un homme impuissant et babillard. Elle tendra vers lui, à jamais insatisfaite, dans un désir sans objet et sans issue. L'enfer, chez Damiano, n'est pas le feu : c'est le désir privé de son accomplissement, le corps condamné à l'imminence perpétuelle. C'est Sartre en film X.

D'un point de vue cinématographique, le contraste avec Deep Throat est formel autant que thématique. La photographie se fait sombre, les silences s'allongent, le rythme se ralentit jusqu'à l'inconfort. Damiano cite volontiers Bergman et Fellini comme influences sur ce projet, ce qui n'était certainement pas le cas lors de la tournée des salles de tournage de Deep Throat. La mise en scène assume une ambition artistique qui transforme le film pornographique en objet filmique hybride, irréductible à ses catégories génériques.

Un même réalisateur, deux visions du corps : la fracture idéologique

Pourquoi Damiano passe-t-il, en si peu de temps, de la farce à la tragédie ? La réponse ne peut être uniquement biographique.

Deep Throat est fait en 1972, au sommet de la contre-culture. Le mouvement pour les droits civiques a transformé le rapport à l'autorité morale. Le féminisme de deuxième vague est encore majoritairement allié au projet de libération sexuelle. La guerre du Vietnam érode la légitimité des institutions mais renforce le sentiment communautaire de ceux qui s'y opposent. La sexualité peut encore être pensée comme champ d'émancipation.

The Devil in Miss Jones arrive en 1973. La répression s'organise. Des procureurs fédéraux commencent à poursuivre les distributeurs de films pornographiques. Au sein même du mouvement féministe, une ligne de fracture profonde se dessine : Andrea Dworkin et Catherine MacKinnon construisent leur critique radicale de la pornographie comme système d'oppression systémique du féminin. L'utopie sexuelle se fissure. L'idée que la libération du corps puisse être politique et positive devient de moins en moins tenable pour ceux qui la défendaient. Damiano semble l'avoir senti avant beaucoup d'autres.

Il y a aussi une dimension proprement existentielle dans ce retournement. Damiano est un homme d'origine catholique qui a grandi dans le Brooklyn des années quarante. Deep Throat lui a rapporté relativement peu d'argent, la mafia qui finançait le film ayant conservé l'essentiel des recettes. L'euphorie du succès a été suivie d'un sentiment d'exploitation et d'amertume. The Devil in Miss Jones est en partie une réponse autobiographique : celle d'un homme qui a vendu quelque chose d'intime pour de l'argent qui ne lui est pas revenu, et qui se demande ce que cela dit de lui.

Deux mythologies du corps américain

Lire Deep Throat et The Devil in Miss Jones ensemble, c'est lire deux mythologies du corps américain en mutation. Le premier construit le corps comme territoire de la liberté individuelle, jouissant sans honte. Le second le construit comme lieu du destin : charnel, tragique, prisonnier de ses appétits.

Damiano réalise, consciemment ou non, une mise en tension fondatrice de la culture américaine entre hédonisme et puritanisme, entre la promesse jeffersonienne du bonheur et l'héritage calvino-puritain de la faute. Deep Throat est le rêve américain appliqué au corps. The Devil in Miss Jones est son cauchemar. Le fait qu'ils soient signés du même auteur, dans le même genre, avec les mêmes acteurs et le même budget de fortune, dit autant sur l'inconscient culturel américain des années soixante-dix que beaucoup d'objets académiquement plus reconnus.


À propos d'

Éric Moutarde

Portrait en noir et blanc d'un homme mûr aux cheveux gris et portant une barbe de quelques jours, vêtu d'un costume sombre et d'une cravate. Il regarde pensivement vers la gauche, hors cadre.

Auteur et chercheur, je retrace la généalogie du désir montré et réalise l’autopsie économique de son marché, des premiers balbutiements historiques jusqu'à l’ère du streaming actuel.

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La pornographie est le miroir grossissant d'une société qui ne sait pas quoi faire de son désir.

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