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La bourgeoise, figure du capitalisme fantasmatique

La bourgeoise, figure du capitalisme fantasmatique

La bourgeoise, figure du capitalisme fantasmatique

Ni simplement corps, ni simplement symbole, elle est une position sociale autant qu'érotique. Elle incarne le paradoxe d'un désir qui se nourrit de la domination qu'il feint de renverser.


Le capitalisme magnifie les hiérarchies. Il les reproduit, les administre, les justifie, les administre et les désire. En prolongement, il apprend aux corps à les désirer dans une zone trouble à la frontière de l'économie politique et de l'inconscient collectif.

Le marché ne se contente pas de vendre de la sexualité mais mobilise des rapports sociaux réels pour construire des fantasmes commercialement viables. Parmi les figures convoquées dans cet imaginaire, « la bourgeoise » occupe une place singulière. Ni simplement corps, ni simplement symbole, elle est une position sociale autant qu'érotique. Elle incarne le paradoxe d'un désir qui se nourrit de la domination qu'il feint de renverser.

La classe sociale comme matière première du désir marchand

Le marché pornographique ne fabrique pas le désir à partir de rien. Il travaille à partir de la réalité sociale, en capturant ses tensions, ses hiérarchies et ses asymétries pour les réintroduire comme carburant érotique. En ce sens, la sexualité marchande n'est pas une sphère autonome, soustraite aux rapports de production : elle en est une expression condensée, hyperbolique.

La classe sociale constitue l'une des matières premières les plus fréquemment exploitées dans ce processus. Ce n'est pas un hasard car la classe n'est pas un attribut abstrait. Elle s'incarne dans des corps, des postures, des vêtements, une diction, une façon d'occuper l'espace. Elle est lisible, et cette lisibilité la rend disponible pour la mise en scène. Quand le capitalisme pornographique convoque la figure de la bourgeoise, il ne fait pas que produire une image de classe : il produit une image de classe excitante. Il transforme le capital social en capital libidinal.

Ce passage du social à l'érotique fait du rapport de domination non plus un fait politique à déconstruire, mais un ressort de plaisir à consommer. La hiérarchie de classe cesse d'être un problème collectif pour devenir une ressource fantasmatique individuelle. En ce sens, le capitalisme fantasmatique remplit une double fonction : il génère de la valeur marchande et il naturalise les rapports de domination en les inscrivant dans l'ordre du désirable. La domination sociale devient objet de consommation.

La bourgeoise, dans ce dispositif, n'est pas représentée comme un sujet porteur d'une position de classe contradictoire ou complexe. Elle est réduite à un type, une silhouette sémiotique immédiatement identifiable, dont la fonction est de signaler la présence d'un gradient social susceptible d'être érotisé. Elle est un capital symbolique mis à nu et c'est précisément cette mise à nu, dans tous les sens du terme, qui fonde son efficacité commerciale.

La transgression comme mécanique : respectabilité et déviance

La figure de « la bourgeoise » fonctionne si bien comme objet de désir marchand parce qu'elle opère sur deux registres simultanément, et en tension. Son efficacité symbolique repose sur un mécanisme de contraste : d'un côté, une apparence de respectabilité sociale hautement codifiée désignée vulgairement par l'expression bon chic, bon genre ; de l'autre, une pratique sexuelle perçue comme transgressive et déviante par rapport à cette même respectabilité. C'est dans l'espace entre ces deux pôles que le fantasme prend corps.

Ce trope — que l'on pourrait nommer « la bourgeoise et la putain » est l'un des plus anciens et des plus stables de l'imaginaire érotique occidental. Il repose sur une économie du secret et du dévoilement : la femme de bonne famille qui « se révèle » autrement dans l'intimité. Ce schéma narratif est extrêmement ambigu. Il flatte simultanément plusieurs imaginaires : celui du privilège (accéder à ce qui est normalement inaccessible), celui de la transgression (voir tomber un masque social), et celui du pouvoir inversé (la dominante devenant soumise, ou la soumise revendiquant une liberté sexuelle que son statut est supposé lui interdire).

Ce que le capitalisme fantasmatique a compris, c'est que cette ambiguïté est monétisable. Le fantasme de la bourgeoise ne vend pas une sexualité parmi d'autres mais il vend une relation à la hiérarchie. Il met en scène un désordre symbolique provisoire (le renversement apparent des positions de classe) tout en le réinscrivant dans un cadre qui reproduit exactement les structures qu'il simule de subvertir. La bourgeoise reste bourgeoise même dans sa transgression, c'est précisément son statut qui rend la transgression excitante. Il n'y a donc ici aucune subversion : seulement la performance de la subversion, soigneusement encadrée par la logique marchande.

Cet usage de la déviance apparente comme ressort commercial est caractéristique d'un capitalisme qui a appris, depuis la révolution sexuelle des années soixante-dix, à récupérer les énergies contestataires pour les transformer en niches de marché. La transgression n'est plus une menace pour l'ordre ; elle en est l'un des moteurs. La bourgeoise déviante n'ébranle pas la hiérarchie de classe, elle la rend désirable.

Brigitte Lahaie et la stabilisation marchande du fantasme

Les mécanismes décrits ci-dessus s'incarnent dans des figures concrètes, dans des corps et des visages qui leur donnent une histoire durable. L'histoire du cinéma pornographique français des années soixante-dix et quatre-vingt fournit à cet égard un exemple particulièrement éclairant : celui de Brigitte Lahaie.

Elle représente un cas de figure paradigmatique de la construction de « figures excitantes » stables. Ce n'est pas uniquement sa présence physique qui lui vaut ce rôle, mais une combinaison précise d'attributs sociaux et stylistiques : une apparence soignée, une diction posée, une certaine retenue dans le maintien qui signe immédiatement une appartenance de classe, réelle ou performée. Ces marqueurs de respectabilité bourgeoise constituent la condition de possibilité du fantasme, son socle. C'est parce que Brigitte Lahaie semble appartenir à un monde d'ordre et de bienséance que son irruption dans la mise en scène pornographique produit l'effet de contraste recherché.

Son cas illustre également la manière dont l'industrie pornographique investit dans la cohérence de ses figures pour en maximiser la rentabilité. Un fantasme efficace est un fantasme reconnaissable, répétable, déclinable. La figure de la bourgeoise, telle que Lahaie l'incarne, n'est pas un accident stylistique : c'est un produit, au sens le plus rigoureux du terme. Elle a été construite, affinée, reproduite à travers un catalogue de films, au point de constituer une marque en elle-même. Ce que le marché a stabilisé, à travers elle, c'est une grammaire du désir de classe : un ensemble de codes suffisamment stables pour être reconnus et suffisamment modulables pour être déclinés.

Le capitalisme fantasmatique dans son ensemble ne produit pas seulement des images, il produit des types humains. Ces types ne décrivent pas le monde social tel qu'il est : ils le simplifient, l'amplifient, le dramatisent jusqu'à le rendre consommable. La bourgeoise pornographique n'est pas la bourgeoise réelle : elle en est la distillation marchande. Cette réduction d'une position sociale complexe à un objet de désir simple constitue une opération idéologique autant que marchande.

 

La figure de la bourgeoise dans l'imaginaire pornographique est donc le symptôme d'un système qui a appris à transformer les rapports de domination en ressorts de désir, les hiérarchies sociales en architecture du plaisir. En mobilisant la classe comme matière érotique, le porno accomplit une double performance : il génère de la valeur tout en rendant la domination séduisante. Il ne dissout pas les rapports de classe mais les sublime.

 

À propos d'

Éric Moutarde

Portrait en noir et blanc d'un homme mûr aux cheveux gris et portant une barbe de quelques jours, vêtu d'un costume sombre et d'une cravate. Il regarde pensivement vers la gauche, hors cadre.

Auteur et chercheur, je retrace la généalogie du désir montré et réalise l’autopsie économique de son marché, des premiers balbutiements historiques jusqu'à l’ère du streaming actuel.

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La pornographie est le miroir grossissant d'une société qui ne sait pas quoi faire de son désir.

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