Il y a quelque chose de troublant dans le fait que la pornographie soit si rarement analysée pour ce qu'elle accomplit réellement : non pas montrer des corps qui jouissent, mais fabriquer de la jouissance chez celui qui regarde.
L'objet déclaré du genre est l'orgasme filmé, la preuve visible d'un plaisir qui a eu Néanmoins, dans le cadre de la pornographie, cette preuve n'est jamais destinée à celui qui jouit à l'écran. Elle est produite, cadrée, et livrée à un spectateur qui, lui, reste dans l'ombre, immobile, et pourtant au centre de tout.
Il faut analyser cette asymétrie comme une structure. La pornographie organise une économie du regard, dans laquelle voir de la jouissance et jouir de voir ne sont pas deux choses séparées : elles se confondent, se renforcent, se conditionnent mutuellement. La question n'est donc pas seulement : « qui jouit ? » mais : de quoi, exactement, jouit-on en regardant jouir ?
La scène comme dispositif
Laura Mulvey, dans son célèbre essai de 1975 sur le plaisir visuel au cinéma, décrit le « male gaze » comme une structure narrative et formelle : la caméra s'identifie à un regard masculin actif qui fait de la femme un objet passif de désir. Ce que Mulvey analyse dans le cinéma classique hollywoodien s'exhibe, dans la pornographie, sans la moindre ambiguïté. Le dispositif ne se cache pas : il s'assume.
La pornographie est explicitement organisée autour du regard du spectateur. Les actrices regardent la caméra. Les angles sont construits pour maximiser la visibilité. Les scènes sont structurées non pas autour du plaisir des participants, mais autour de sa lisibilité dans le sens de disponibilité au regard extérieur. Ce qui n'est pas visible n'existe pas. Ce qui n'est pas cadrable n'a pas lieu d'être montré.
Michel Foucault, dans Surveiller et Punir, analyse comment le pouvoir s'exerce à travers le regard et comment celui qui voit sans être vu occupe une position de maîtrise structurelle.
Le Panopticon de Bentham n'est pas si loin du site pornographique : d'un côté, des corps exposés, éclairés, scrutés dans leurs moindres détails ; de l'autre, un observateur invisible, libre de ses mouvements, jamais interpellé. La dissymétrie est totale et constitutive.
Jouir de voir : la scopophilie[1] comme structure, pas comme perversion
Freud, dans ses Trois Essais sur la théorie de la sexualité, décrit la scopophilie (le plaisir à regarder) comme une composante ordinaire de la sexualité humaine antérieure à ses expressions pathologiques. Voir, c'est déjà désirer. C'est d’une certaine manière l’appropriation par l'œil ce qu’on ne touche pas qui est par elle-même une forme de jouissance.
La pornographie exploite cette structure à fond. Elle ne propose pas d'y participer mais de voir avec une précision et une disponibilité que la réalité ne permet jamais. Le spectateur accède à une vue que même les participants n'ont pas. Il voit plus que ceux qui font. Ce surplus de vision est le produit vendu.
C'est ici que la jouissance du spectateur cesse d'être un effet secondaire pour devenir l'objet central de toute la production. Les corps à l'écran ne jouissent pas pour eux-mêmes : ils jouissent pour que quelqu'un les regarde jouir, et que ce regard devienne lui-même jouissant. La pornographie ne documente pas une sexualité : elle en produit une autre, distincte, dont le siège est l'œil et non le corps.
La maîtrise comme dimension du plaisir
Le spectateur pornographique jouit non seulement de voir mais de contrôler ce qu'il voit. Il choisit, il filtre, il met en pause, il revient en arrière, il change de scène. Il dispose des corps à l'écran avec une liberté que nulle situation réelle ne lui offrirait.
Cette dimension est structurellement amplifiée par le format numérique contemporain. Le streaming pornographique est architecturé comme un moteur de recherche du désir : les catégories, les tags, les algorithmes de recommandation ne font pas qu'organiser un catalogue : ils proposent au spectateur de se définir lui-même comme sujet désirant, de nommer ce qu'il veut, d'affiner sa demande jusqu'à la satisfaction exacte. La jouissance est ainsi médiatisée par une logique de consommation totale dans laquelle le sujet est souverain de son désir ou en a du moins l'illusion.
La pornographie mainstream conforte, confirme, livre exactement ce qui est attendu. Elle est une machine à satisfaction, non à surprise. La jouissance-spectateur qu'elle génère est une jouissance de la maîtrise, de la prévisibilité, de l'accès garanti. Nous nous trouvons à l'exact opposé du « trouble » qui caractériserait la rencontre érotique réelle.
L'asymétrie fondatrice
La pornographie repose sur une asymétrie radicale entre visibilité et invisibilité. Les corps à l'écran sont exposés, ouverts, soumis à une exhaustivité du regard. Le spectateur, lui, est parfaitement invisible, protégé dans son anonymat, non soumis à aucune réciprocité. Il prend sans être pris, il voit sans être vu, il jouit sans être exposé.
Cette asymétrie est la condition même du dispositif. Si le spectateur était visible, s'il y avait quelqu'un pour le regarder regarder, la structure s'effondrerait. Le plaisir tient à l'impunité du regard et à son caractère unilatéral.
C'est pourquoi la pornographie, analysée comme structure plutôt que comme contenu, est moins une représentation de la sexualité qu'une mise en scène du pouvoir du regard. Elle ne dit pas « voici ce que c'est que jouir ». Elle dit « voici ce que c'est que regarder quelqu'un jouir sans qu'il puisse te regarder en retour ». Le porno fabrique, au fond une expérience de souveraineté.
Cette analyse mène à la question suivante : si la jouissance principale est celle du spectateur, qu'est-ce que cela dit de la sexualité telle qu'elle se construit, notamment pour les générations qui ont découvert le désir à travers ces images ?
En effet, le risque n'est pas d'ordre moral mais structurel. Apprendre à jouir de voir, à jouir de maîtriser, à jouir de l'accès sans réciprocité, c'est mettre en place une grammaire du désir dans laquelle l'autre est avant tout un objet de regard, disponible et contrôlable. Cela entraine une incompatibilité avec la rencontre réelle, qui suppose précisément l'inverse : une résistance de l'autre, une irréductibilité, un regard qui vous revient.
La pornographie n'est pas qu’un miroir de la sexualité humaine. C'est un dispositif qui en construit une version particulière où la jouissance la plus complète est celle du regard souverain.
[1] Les termes de « scoptophilie » ou « scopophilie » ont été employés par les anglo-saxons pour tenter de traduire la notion freudienne de « Schaulust » qui désigne le « plaisir de regarder », dans le sens tout à la fois de plaisir de voir, d'être vu et de curiosité
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