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Le sexe et l’excès dans les années 70 : L’Empire des sens contre Caligula

Le sexe et l’excès dans les années 70 : L’Empire des sens contre Caligula

Le sexe et l’excès dans les années 70 : L’Empire des sens contre Caligula

Au cœur des années 1970, deux films imposent le scandale comme stratégie esthétique dans deux directions radicalement opposées. "L’Empire des sens" de Nagisa Oshima pousse le désir vers l’enfermement, l’obsession et la disparition de soi. "Caligula" transforme la démesure sexuelle en fresque de pouvoir, de luxe et de ruine impériale.

En 1976 et 1979, deux films poussent le cinéma érotique explicite aux extrêmes et déclenchent des scandales majeurs. D’un côté, L’Empire des sens (Ai no korida) de Nagisa Oshima, œuvre radicale, intime et politique qui transforme le sexe non simulé en acte de résistance. De l’autre, Caligula de Tinto Brass (largement repris par Bob Guccione), fresque hollywoodienne chaotique où le luxe, la décadence romaine et le hardcore se mélangent dans un projet commercial ambitieux.

Ces deux œuvres, sorties à trois ans d’intervalle, incarnent deux stratégies opposées face à la société des années 1970. L’une utilise le sexe pour dénoncer le pouvoir et la répression. L’autre le transforme en spectacle rentable, presque en marque de fabrique "Penthouse". Leur mise en regard révèle comment le scandale sexuel au cinéma peut être à la fois une arme critique et une machine à cash, avec des conséquences très différentes sur la censure, la réception critique et l’histoire du cinéma.

Le projet artistique : radicalité minimaliste contre décadence spectaculaire

L’Empire des sens repose sur une ascèse presque claustrophobique. Oshima s’inspire de l’affaire réelle de Sada Abe, qui en 1936 étrangla son amant pendant l’acte sexuel avant de lui couper le sexe et de le conserver. Le film suit l’escalade obsessionnelle entre Sada et Kichizo dans des espaces clos (chambres, auberges) où le désir devient progressivement une forme d’autodestruction. Les scènes sexuelles sont non simulées, filmées en plans serrés, avec une frontalité brutale : fellation, pénétration, asphyxie érotique, jusqu’à la castration finale.

Oshima refuse toute esthétisation hollywoodienne. La mise en scène est sèche, presque documentaire. Le sexe n’est pas un ornement puisqu'il est le cœur du propos. Le réalisateur japonais, déjà connu pour son cinéma politique, voit dans cette obsession privée une métaphore de la répression sociale et du fascisme montant dans le Japon des années 1930. Le corps nu, le plaisir extrême, la violence consentie deviennent une forme de révolte contre l’ordre patriarcal, militariste et hypocrite. « Ce qui est obscène, c’est ce qui est caché », déclarera Oshima lors de son procès.

Caligula, à l’inverse, est un monstre de surenchère. Conçu à l’origine par Gore Vidal comme une réflexion politique sur la tyrannie, le film devient sous l’impulsion de Bob Guccione (fondateur de Penthouse) une orgie visuelle de deux heures et demie. Décors somptueux, costumes fastueux, acteurs prestigieux (Malcolm McDowell, Peter O’Toole, Helen Mirren, John Gielgud) côtoient des scènes hardcore tournées séparément et insérées sans la bénédiction du réalisateur. Inceste, orgies collectives, viol, nécrophilie, violences sexuelles : tout est montré avec une emphase baroque. Le sexe n’est plus intime, il est spectacle de masse.

Tinto Brass voulait un film politique sur le pouvoir absolu. Guccione voulait du porno chic qui justifie le prix du ticket. Le résultat est un objet hybride, bancal, où la prétention artistique et l’exploitation pornographique se contredisent constamment. Contrairement à Oshima, qui assume pleinement le hardcore comme langage artistique, Caligula semble honteux de son propre excès tout en le brandissant comme argument marketing.

Deux scandales, deux logiques de censure

La réception institutionnelle des deux films illustre parfaitement leur opposition idéologique.

L’Empire des sens devient immédiatement un cas d’école de la lutte pour la liberté d’expression. Au Japon, où la loi oblige à flouter les organes génitaux, Oshima fait développer le film en France pour contourner la censure nationale. À sa sortie, le long-métrage est projeté avec mosaïques optiques. Pire : Oshima et son éditeur sont poursuivis pour obscénité après la publication du scénario et de photos de tournage. Le procès, qui dure jusqu’en 1982, devient un événement national. Oshima est finalement acquitté, mais le film n’a jamais été projeté dans sa version intégrale au Japon. Aux États-Unis, les douanes saisissent une copie destinée au New York Film Festival. En Europe, plusieurs pays le censurent ou l’interdisent temporairement. Le scandale renforce pourtant son statut d’œuvre d’art : le sexe explicite est défendu comme nécessaire au propos politique.

Caligula suscite une tout autre forme de scandale. Ce n’est pas un procès contre un auteur radical, mais une bataille permanente autour d’un produit commercial jugé vulgaire. En Italie, la police saisit les copies pour obscénité. Aux États-Unis, des villes comme Boston ou Atlanta lancent des poursuites. Au Royaume-Uni, le BBFC exige des coupes massives (près de 10 minutes) et plusieurs conseils municipaux interdisent même la version expurgée. Le film circule dans des montages différents selon les pays, parfois amputé de 20 minutes de scènes explicites. Le scandale est moins politique que moral et économique : on accuse Penthouse d’avoir perverti un projet prestigieux pour en faire du porno déguisé en blockbuster. Brass et Vidal désavouent publiquement le film. Guccione, lui, assume et utilise la controverse pour vendre.

Impact social : transgression politique versus marchandisation du scandale

Le contraste est saisissant. L’Empire des sens participe à une vague plus large de remise en cause des normes sexuelles et politiques dans les années 1970. En plaçant une femme (Sada) au centre d’une spirale destructrice de désir, Oshima interroge la place du féminin, du corps et de la violence dans une société répressive. Le film devient un outil de réflexion pour les études de genre, les débats sur le consentement extrême et la frontière art/pornographie. Son héritage est intellectuel : il influence Haneke, von Trier et toute une lignée de cinéastes qui refusent la simulation du sexe.

Caligula, en revanche, incarne la face sombre du “porno chic”. Il montre comment le scandale sexuel peut devenir une stratégie marketing rentable. Le film rapporte beaucoup d’argent malgré (ou grâce à) les interdictions. Il transforme la décadence en divertissement haut de gamme. Mais son impact culturel est plus ambigu : il alimente le discours conservateur sur la “décadence morale” tout en discréditant, aux yeux de nombreux critiques, l’idée même que le hardcore puisse servir un projet artistique sérieux. Roger Ebert lui donne zéro étoile et le qualifie de “sickening trash”. Aujourd’hui encore, Caligula reste souvent cité comme exemple de ce qu’il ne faut pas faire : mêler prestige et pornographie sans cohérence.

Un héritage divergent pour le cinéma érotique du XXe siècle

Mettre ces deux films face à face permet de comprendre une bifurcation historique. D’un côté, Oshima prouve qu’un film explicitement sexuel peut être une œuvre majeure, politiquement tranchante, et survivre à la censure pour entrer au Panthéon du cinéma. De l’autre, Caligula montre les limites d’une approche industrielle du scandale : quand le sexe devient un argument de vente ajouté après coup, le film risque de rester prisonnier de sa réputation, intacte aujourd'hui encore, de “gros navet décadent”.

Dans un cours sur l’impact social des films érotiques et pornographiques, ce diptyque est précieux. Il permet d’interroger plusieurs questions essentielles :

  • Le sexe non simulé est-il légitime seulement quand il sert un projet politique ou artistique clair ?

  • La marchandisation du scandale renforce-t-elle ou affaiblit-elle la transgression ?

  • La censure réagit-elle différemment selon que le film vient d’un auteur reconnu ou d’une production hollywoodienne hybride ?

L’Empire des sens et Caligula ne sont pas seulement deux films scandaleux. Ils sont deux réponses radicalement différentes à la même question que se posait le cinéma des années 1970 : jusqu’où peut-on montrer le sexe, et dans quel but ? L’un choisit la radicalité intime et la confrontation avec l’État. L’autre choisit l’excès spectaculaire et le marché.

L’histoire a tranché : le premier est devenu une référence incontournable des études cinématographiques. Le second reste un objet culte sulfureux, souvent moqué, parfois réévalué dans ses versions restaurées. Mais tous deux ont durablement marqué les esprits : ils ont prouvé que le sexe à l’écran n’était plus seulement une question de morale, mais un véritable champ de bataille culturel, politique et économique.

À propos d'

Éric Moutarde

Portrait en noir et blanc d'un homme mûr aux cheveux gris et portant une barbe de quelques jours, vêtu d'un costume sombre et d'une cravate. Il regarde pensivement vers la gauche, hors cadre.

Auteur et chercheur, je retrace la généalogie du désir montré et réalise l’autopsie économique de son marché, des premiers balbutiements historiques jusqu'à l’ère du streaming actuel.

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La pornographie est le miroir grossissant d'une société qui ne sait pas quoi faire de son désir.

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