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Monstruosité féminine et transgression dans le cinéma de Jesús Franco

Monstruosité féminine et transgression dans le cinéma de Jesús Franco

Monstruosité féminine et transgression dans le cinéma de Jesús Franco

Là où le cinéma d'horreur / érotique classique fabrique des victimes, Franco fabrique des prédatrices.

Il y a quelque chose de profondément dérangeant chez les femmes de Jesús Franco. Ce n'est pas leur nudité, c'est leur désir : il n'attend pas, ne se justifie pas. Il dévore. Franco fabrique des prédatrices. Là où le régime franquiste exigeait des épouses, il crée des vampires.

Cette inversion n'est pas un accident commercial : c'est le geste central de son œuvre, répété sur près de deux cents films, et elle mérite qu'on s'y intéresse.

Filmer des monstres sous la dictature

Pour comprendre la monstruosité féminine chez Franco, il faut d'abord comprendre la féminité officielle dans l'Espagne de Francisco Franco.

La "Sección Femenina", bras culturel du régime, promouvait un idéal féminin limpide : la femme sobre, discrète, assidue, sacrificielle, catholique avant tout. Domestique par nature, le corps féminin, n'avait que des devoirs dans ce cadre idéologique.

C'est contre ces institutions que Jesús Franco projette ses créatures. Ses films s'inscrivent dans les circuits du cinéma d'exploitation européen (doubles programmes, coproductions avec l'Allemagne et la France, marchés de la "sexploitation") mais ils naissent dans une Espagne où chaque plan de jambe dénudée est déjà une transgression. Le contexte économique (vendre du frisson et de l'érotisme sur les marchés internationaux) et le contexte politique (subvertir, même inconsciemment, la morale franquiste) se superposent. Ce double régime est la marque de fabrique de son cinéma.

L'inversion générique : la victime devient la bête

Le schéma du cinéma d'horreur classique est d'une monotonie déprimante : la femme crie, l'homme tue ou sauve, le monstre est extérieur. Franco le fracasse. Dans Miss Muerte (1966), c'est une femme qui traque, piège et tue à la manière d'une araignée. Dans La muerte silba un blues, le tueur est la demoiselle. Melissa, l'aveugle sanguinaire, est un oiseau de proie féminin qui défie toute classification de genre narrative.

Sociologiquement, cette inversion ne dit pas seulement que "la femme peut être violente", elle dit que la violence, le pouvoir et la prédation ne sont pas des attributs naturellement masculins. Elle dénaturalise la hiérarchie de genre inscrite dans les conventions du genre horrifique. Les héroïnes monstrueuses de Franco ne sont pas des exceptions qui confirment la règle mais deviennent, film après film, la règle elle-même. Ce n'est plus un accident narratif mais un monde où les femmes occupent structurellement la position de la menace.

Le vampire lesbien

La figure la plus chargée de tout son cinéma reste la vampire lesbienne. Vampyros Lesbos (1971) et Female Vampire (1973) en sont les sommets. Ces films ont été lus, réduits, moqués comme de simples prétextes à la nudité, et ils le sont aussi, il serait malhonnête de le nier. Mais il s'y passe autre chose.

Dans Female Vampire, la comtesse Irina de Karlstein est muette, noctambule, condamnée à aspirer l'énergie vitale de ses amants à travers des étreintes qui n'ont rien de la morsure classique au cou. Le vampirisme y est recadré comme plaisir oral, non pénétratif, centré sur la jouissance féminine. La monstruosité est l'existence d'un appétit sexuel féminin qui n'a pas besoin de l'homme pour se définir, et qui dévore littéralement tout ce qu'il croise.

C'est ici que dimension psychanalytique et sociologique se rejoint. La vampire chez Franco incarne ce que la culture patriarcale a toujours redouté dans la sexualité féminine : son autonomie. Qu'elle soit "monstrueuse", hors normes, hors cadre, hors contrôle, n'est pas une propriété naturelle du personnage. C'est une projection du regard que Franco met en scène, rend visible, parfois tourne en dérision à travers des hommes émasculés dont la virilité s'effondre au contact de ces femmes qui n'ont aucun besoin de leur approbation.

La monstruosité intérieure : désir, damnation, solitude

Le regard de Franco se distingue d'un simple catalogage de corps féminins à consommer par son insistance sur la monstruosité interne : la pulsion. La comtesse Irina est un être rongé par un désir qu'elle ne peut ni éteindre, ni assumer sans détruire. Elle erre, elle se touche, elle souffre. Sa monstruosité est une condamnation.

Le cinéma d'exploitation standard punit généralement la sexualité féminine par la mort, la folie ou la honte et Franco n'y déroge pas. Mais il y ajoute une dimension tragique qui lui est propre : ses femmes monstrueuses savent ce qu'elles sont. Elles portent leur désir comme une malédiction lucide. Là où le cinéma de genre ordinaire extériorise la menace féminine pour mieux la contrôler, Franco l'intériorise, la rend psychologique, lui donne une subjectivité douloureuse. C'est une conscience à entendre, même si personne, dans les films, ne l'écoute vraiment.

L'ambivalence irréductible : fétichisation versus émancipation

On ne peut néanmoins clore cette lecture sur une réhabilitation enthousiaste. Le cinéma de Franco est traversé d'une contradiction qu'il ne résout jamais et que, peut-être, il ne cherche pas à résoudre.

D'un côté, ses femmes possèdent une agentivité réelle : elles choisissent, elles chassent, elles dominent. Elles s'inscrivent contre le modèle féminin franquiste avec une violence symbolique évidente. Des universitaires les ont lues comme des "feminist boundary-pushers", des figures qui fracturent les frontières imposées par le patriarcat. La lesbienne vampire peut, dans une lecture queer, incarner une subjectivité dissidente, une sexualité qui se soustrait au schéma hétéronormatif.

De l'autre côté, le dispositif filmique (zooms insistants sur les corps, fragmentation des chairs, logique commerciale du "sexploitation") réengage ces mêmes corps dans une économie du regard masculin. L'émancipation est mise en spectacle pour quelqu'un, et ce quelqu'un, dans le circuit d'exploitation des années 1970, est supposé masculin et hétérosexuel. La femme monstrueuse est un produit culturel exportable : le vampirisme lesbien vendu en Allemagne et en France, la torture érotique calibrée pour le marché international.

C'est cette ambivalence qui fait de Franco un objet d'étude si fécond. Ses films ne sont ni des manifestes féministes ni de simples magazines pornographiques en mouvement. Ce sont des zones de friction où les normes de genre se négocient, se tordent, se brisent partiellement avant de se recomposer, où la femme monstrueuse est à la fois une réponse à la dictature et un fantasme pour le marché, où le désir féminin est enfin visible mais selon les conditions du voyeur.

Conclusion : voir la bête pour ce qu'elle révèle

Les monstres féminins de Jesús Franco sont les miroirs grossissants des angoisses d'une société. La monstruosité n'est jamais entièrement dans la femme représentée mais dans le regard qui l'a rendue monstrueuse, dans la norme qu'elle dépasse, dans la peur qu'elle incarne pour ceux qui n'admettent pas que les femmes aient un appétit propre.

Franco ne résout pas cette tension. Il l'exhibe, la filme sur pellicule bas de gamme, et la laisse béante comme une blessure ouverte.

Références filmographiques principales : Gritos en la Noche (1962), Miss Muerte (1966), Vampyros Lesbos (1971), Female Vampire (1973), Lorna the Exorcist (1974).

À propos d'

Éric Moutarde

Portrait en noir et blanc d'un homme mûr aux cheveux gris et portant une barbe de quelques jours, vêtu d'un costume sombre et d'une cravate. Il regarde pensivement vers la gauche, hors cadre.

Auteur et chercheur, je retrace la généalogie du désir montré et réalise l’autopsie économique de son marché, des premiers balbutiements historiques jusqu'à l’ère du streaming actuel.

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