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Quand le porno est devenu chic : Deep Throat, Behind the Green Door et l’instant où le X a changé de statut

Quand le porno est devenu chic : Deep Throat, Behind the Green Door et l’instant où le X a changé de statut

Quand le porno est devenu chic : Deep Throat, Behind the Green Door et l’instant où le X a changé de statut

Au début des années 1970, la pornographie hardcore sort brièvement des marges. "Deep Throat" et "Behind the Green Door" cristallisent une mutation culturelle, esthétique et médiatique : le porno devient un objet de cinéma, de débat et de visibilité.

Le porno chic est un moment bref, mais décisif, de l’histoire du cinéma américain.

Au tournant des années 1970, la pornographie hardcore quitte en partie les circuits clandestins pour devenir un phénomène public, médiatique, et même mondain. Ce n’est pas seulement une question de libéralisation sexuelle. Le porno change de statut culturel : il n’est plus seulement un produit dissimulé, il devient un objet de débat, de curiosité, de scandale et parfois de légitimation esthétique."Deep Throat" et "Behind the Green Door" ne sont pas uniquement des films sexuels “célèbres”. Ils situent une conjoncture historique précise, où s’entrecroisent la fin de la censure hollywoodienne, la révolution sexuelle, la presse sensationnaliste, l’essor du cinéma adulte et l’émergence d’une nouvelle économie du regard.

Le contexte de naissance du porno chic est celui d’une mutation profonde du cinéma américain. À la fin des années 1960, le vieux système de régulation morale s’effondre. Le Production Code, qui avait encadré pendant des décennies ce qui pouvait être montré à l’écran, perd sa force. En parallèle, Hollywood entre dans l’ère du New Hollywood, avec des films plus adultes, plus crus, plus ambigus sur le plan moral. Le public jeune est plus ouvert aux images de sexe, les salles d’art et d’essai se développent, la contre-culture a déjà fait sauter plusieurs tabous. Dans ce paysage, la pornographie hardcore trouve une brèche. Elle ne devient pas soudainement acceptable, mais elle devient visible.

Le terme de porno chic désigne précisément cette parenthèse où des films pornographiques circulent dans des contextes qui dépassent la niche habituelle du sex shop ou du circuit clandestin. Les journaux en parlent, des célébrités les mentionnent, des spectateurs “normaux” vont les voir, parfois par provocation, parfois par curiosité, parfois parce que c’est le film dont tout le monde parle. Le film porno devient un événement social. On fait la queue pour le voir, on en parle comme d’un signe des temps. On le consomme autant comme image sexuelle que comme expérience de modernité.

"Deep Throat" est l’exemple emblématique de cette dynamique. Sorti en 1972, le film de Gerard Damiano a connu une diffusion fulgurante et un retentissement sans précédent. Sa réputation ne tient pas seulement à son contenu explicite, mais à la manière dont il a été entouré d’un dispositif de scandale, de curiosité et de publicité involontaire. Le film devient un sujet culturel majeur : il est vu, commenté, attaqué, défendu, et parfois même défendu au nom de la liberté d’expression. Sa célébrité tient à cette tension : il est à la fois un film pornographique de facture modeste et un objet culturel surmédiatisé.

"Behind the Green Door", également sorti en 1972, suit une trajectoire un peu différente mais participe de la même conjoncture. Moins connu du grand public, il est pourtant central dans l’histoire du porno chic parce qu’il tente quelque chose de plus étrange : donner au hardcore une forme plus stylisée, plus théâtrale, presque cérémonielle. Là où "Deep Throat" joue la comédie légère et la lisibilité immédiate, "Behind the Green Door" met en scène un espace clos, une sorte de rituel voyeuriste organisé comme un spectacle. Le film transforme le porno en mise en scène du regard. On n’y voit pas seulement du sexe. On voit un cadre, une architecture, une dramaturgie de la révélation. C’est une différence essentielle pour l’histoire du cinéma : le porno chic n’est pas un bloc homogène. Il comprend des tentatives variées pour donner au hardcore une visibilité culturelle plus large.

D’un point de vue esthétique, "Deep Throat" est souvent réduit à la fameuse idée selon laquelle le clitoris de l’héroïne se trouverait dans sa gorge. Mais cette plaisanterie légendaire ne dit pas tout. Le film fonctionne comme une farce sexuelle : des dialogues volontairement simples, des situations un peu absurdes, un ton de comédie populaire. Il ne cherche pas le réalisme psychologique ni la sophistication visuelle. Il travaille au contraire la transparence : le sexe est montré comme une évidence, un gag, un soulagement, un apprentissage. Cette simplicité apparente rend le film accessible à un public plus large que celui du porno clandestin strict. Elle contribue à sa circulation. Elle le fait entrer dans l’espace du “film dont on parle”.

Behind the Green Door a une esthétique plus singulière. Avec Marilyn Chambers, ancienne actrice et modèle, le film bénéficie déjà d’un capital de visibilité particulier. Visuellement, il travaille des espaces plus abstraits, une mise en scène de type cabaret ou rituel, des contrastes de lumière, une atmosphère presque fantomatique. Il y a dans le film une volonté d’aller au-delà de la simple captation d’actes sexuels. Les frères Mitchell cherchent un effet de cérémonie, de spectacle secret, presque de rite de passage. C’est pourquoi certains historiens du cinéma l’ont rapproché de logiques issues du cinéma expérimental, du théâtre de la performance ou du fantastique érotique. Il ne s’agit pas d’un film “d’art” au sens noble, évidemment, mais d’un film qui aspire à une forme, et c’est déjà beaucoup dans le contexte du hardcore de l’époque.

Ces films ont marqué parce qu’ils apparaissent au moment où la pornographie devient un problème culturel central. Elle ne relève plus seulement de la morale, mais du droit, de la presse, du commerce, du débat esthétique. Le porno chic est un laboratoire. Il oblige les critiques à se demander : qu’est-ce qu’un film ? qu’est-ce qui sépare l’art de l’exploitation ? une image sexuelle peut-elle être légitimée par son contexte de projection ? un film pornographique peut-il être analysé comme n’importe quel autre film ? Ces questions traversent toute l’histoire des études cinématographiques des années 1970 et 1980.

Le porno chic analysé de cette manière permet de penser la pornographie comme un régime du regard, pas comme un simple contenu. Linda Williams, dans ses travaux sur la pornographie, a montré à quel point le hardcore se construit autour d’une logique de visibilité maximale : la pornographie veut faire voir. Elle organise le corps comme surface lisible et comme événement d’exposition. "Deep Throat" et "Behind the Green Door" racontent des histoires, mais ces films mettent également en scène ce qu’ils promettent. Ils fonctionnent sur l’anticipation et l’accomplissement. Le spectateur vient pour voir ce qui doit être vu. Tout le dispositif repose sur cette promesse.

Le porno chic est également lié à la transformation de la culture visuelle américaine. À la même époque, le cinéma hollywoodien, la publicité, la télévision et la presse se sexualisent. Le porno chic est l’extrême visible d’une mutation plus large. Les codes de la consommation, de la mode et du divertissement intègrent une part croissante d’érotisation. La pornographie devient plus proche de la culture de masse, et la culture de masse intègre davantage de sexualité explicite. Il y a là une boucle. Le porno chic n’est pas seulement le triomphe du X ; c’est la preuve que la société américaine entre dans une nouvelle économie de la visibilité sexuelle.

La postérité du porno chic est paradoxale. D’un côté, il est très bref (à peine quelques années). Dès le milieu des années 1970, le moment s’éteint. La montée de la vidéo domestique, la normalisation de certains contenus dans des circuits plus discrets, la fin de l’illusion d’une diffusion grand public du hardcore et la recomposition du marché pornographique mettent fin à cette fenêtre historique. Le porno redevient plus segmenté, plus spécialisé, moins mondain. D’un autre côté, l’héritage du porno chic est immense. Il a établi l'idée que la pornographie peut être un objet public, un événement médiatique, un terrain de bataille idéologique.

La mémoire de "Deep Throat" a aussi été façonnée par les controverses autour de Linda Lovelace. Son image de star du porno chic, puis les récits ultérieurs sur les violences, les pressions et les manipulations qu’elle aurait subies, ont transformé le film en objet de lecture critique. Il ne s’agit plus seulement d’un succès scandaleux, mais d’un document sur les conditions de production, les rapports de pouvoir et les ambiguïtés de la “libération sexuelle”. Cela a fortement influencé la manière dont les études culturelles et féministes ont relu la période. Le porno chic apparaît alors moins comme un âge d’or que comme une zone de tensions entre émancipation et exploitation, visibilité et domination, désir et commerce.

"Behind the Green Door" a gardé une place plus discrète, mais très forte dans les histoires spécialisées du cinéma pornographique. Sa singularité formelle, sa structure de spectacle, son usage du fantasme de la chambre secrète, en font un film souvent mobilisé pour montrer que le porno chic ne se réduit pas à "Deep Throat". Il y avait bien, à ce moment-là, une tentative plus large de donner au hardcore des formes de légitimation visuelle et narrative. Ce n’est pas un hasard si les historiens du cinéma s’y intéressent encore : ces films sont des symptômes d’une époque où le porno cherche encore sa forme canonique, avant l’industrialisation rapide du marché vidéo.

Au fond, le porno chic raconte le moment où la société américaine a cessé de traiter la sexualité explicite comme un simple dehors honteux. Il montre comment un objet culturel marginal peut devenir central dès lors qu’il se mêle à la presse, au scandale, au commerce et aux transformations morales. Il oblige aussi le cinéma à regarder sa propre matérialité : la salle, le corps du spectateur, le dispositif de projection, le partage du regard. Le porno chic ne parle pas seulement de sexe. Il parle de la façon dont une culture choisit de montrer, de cacher, de vendre et de juger ce qu’elle désire.

À propos d'

Éric Moutarde

Portrait en noir et blanc d'un homme mûr aux cheveux gris et portant une barbe de quelques jours, vêtu d'un costume sombre et d'une cravate. Il regarde pensivement vers la gauche, hors cadre.

Auteur et chercheur, je retrace la généalogie du désir montré et réalise l’autopsie économique de son marché, des premiers balbutiements historiques jusqu'à l’ère du streaming actuel.

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La pornographie est le miroir grossissant d'une société qui ne sait pas quoi faire de son désir.

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