La pornographie est l'une des industries les plus riches du numérique mais reste encore aujourd’hui un terrain de fantasmes de libération. On évoque l'émancipation et la subversion des normes mais une poignée de sociétés accumule la plupart des profits, algorithmise le désir et uniformise le plaisir à l'échelle mondiale.
Cette question est délicate, surtout dans un contexte d’approche critique de la pornographie. Elle est l'une des industries les plus riches du numérique mais reste encore aujourd’hui un terrain de fantasmes de libération. On évoque l'émancipation et la subversion des normes, mais une poignée de sociétés accumule la plupart des profits, algorithmise le désir et uniformise le plaisir à l'échelle mondiale.
Cette contradiction provient d'une confusion théorique et politique profonde entre subversion et transgression.
Subversion et transgression : deux logiques, deux destins politiques opposés.
La distinction entre les deux concepts se joue là où une action politique sur une structure sociale a un impact réel.
La subversion désigne la capacité à miner les fondements d'un ordre social. Subvertir, c’est affaiblir ce qui maintient des rapports de domination : institutions, normes, rapports économiques, conditions matérielles de reproduction sociale. La subversion est une pratique à risque collectif liée à une volonté de renversement.
La transgression, telle que définie par Bataille, est la violation d'un interdit dans le cadre qui l'a établi. En somme, elle franchit la limite tout en la confirmant. Transgression et interdit s'autoalimentent. La transgression n’est pas révolutionnaire : elle est une expérience des limites, en aucun cas leur abolition.
Marcuse avait anticipé cette distinction en montrant comment les sociétés avancées proposent une libération sexuelle partielle et contrôlée tout en maintenant intactes les structures de domination sociale. L'érotisation des marchandises, le relâchement des mœurs ou la visibilité croissante de la sexualité dans l'espace public ne menacent pas le capital. Au contraire, le plaisir libéré a créé un marché en pleine expansion.
Les années 70 n'étaient pas un âge d'or.
Une erreur fréquente consiste à idéaliser la pornographie des années 1960-1970 comme une période de sexualité véritablement subversive. Cette nostalgie oublie que la « révolution sexuelle » comportait de profondes contradictions.
Ainsi, le féminisme radical des années 70 (de Ti-Grace Atkinson à Andrea Dworkin) ne voyait pas la pornographie comme un outil de subversion, mais comme une forme de domination masculine déguisée en liberté. Le mouvement gay était divisé entre une aile radicale anticapitaliste et des courants d'intégration libérale. Quant au porno dit « underground », il ne faisait pas exception aux logiques d'exploitation des corps.
Le contexte politique global était certes différent avec de réels mouvements anticapitalistes soulevant des questions de propriété, de guerre, de race et de genre. Ce contexte a aujourd’hui disparu et la transgression sexuelle ne s'inscrit plus dans un mouvement remettant en question les structures économiques. Au contraire, elle est désormais partie intégrante du marché.
Le capitalisme s'est nourri du choc.
L'argument selon lequel « le capitalisme récupère tout » est souvent cité comme une évidence mais mérite des précisions.
Le capitalisme contemporain s'adapte parfaitement à la nouveauté formelle : choc esthétique, débordement des codes, excès visuel. L'économie de l'attention, dont la pornographie est un laboratoire pionnier, fonctionne par la surenchère : chaque nouveau seuil transgresse le précédent, relançant le cycle d'engagement et de monétisation. Les plateformes comme Aylo, qui contrôlent une part importante des flux pornographiques mondiaux, ont compris que la transgression est un moteur de croissance plutôt qu'une menace. LVMH l'a également compris...
Le capitalisme ne « récupère » pas la transgression par ruse. La transgression, en elle-même, ne touche pas les rapports de propriété au sens marxiste du terme. Un contenu extrême est tout aussi rentable qu'un contenu plus « soft » pour les mêmes propriétaires, sur les mêmes plateformes, avec les mêmes algorithmes de recommandation. La concentration économique est totale, indifférente au degré de provocation du contenu.
Cela ne veut pas dire que tous les espaces pornographiques sont identiques. Des formes minoritaires (porno féministe, queer porn, productions éthiques et coopératives) tentent d'agir différemment : contrôle des performeurs sur leur image, redistribution de la valeur, refus de la logique de surenchère. Bien qu'elles demeurent économiquement marginales, elles rappellent que la question ne réside pas uniquement dans le contenu, mais dans les conditions de production et de distribution. C'est ici que la critique de gauche doit s'ancrer, elle qui se perd lorsqu'elle défend uniquement la transgression symbolique.
Au fait, quelle gauche ?
L'une des lacunes majeures d'un discours critique sur le sexe et le capitalisme est de considérer « la gauche » comme un bloc homogène. Or, en ce qui concerne la pornographie, les lignes de fracture sont profondes.
Le féminisme abolitionniste considère la pornographie comme un discours d'incitation à la haine envers les femmes et milite pour la criminalisation de la demande. Les abolitionnistes soutiennent que la pornographie est, structurellement, une mise en scène de la domination masculine, indépendamment du consentement des performeuses. La pornographie est un ennemi politique et la transgression un masque dissimulant la violence.
Le féminisme pro-sexe et les politiques queer, de Gayle Rubin à Jack Halberstam, défendent au contraire l'idée que la régulation du sexe a été utilisée pour discipliner les corps déviants, les minorités sexuelles et les femmes travaillant dans l’inustrie du sexe dans le sens le plus large. Pour ces courants, la morale anti-pornographique est souvent une morale bourgeoise déguisée en féminisme.
La gauche anticapitaliste traditionnelle se concentre sur la pornographie en tant qu'industrie, s'intéressant à ses travailleurs, ses rapports de production et sa chaîne de valeur. Ce qui compte pour elle, ce n'est pas le contenu, mais la structure économique : qui possède ? Qui profite ? Qui est exploité ?
Ces trois positions ne sont pas réconciliables. Elles convergent sur un seul point : considérer uniquement la transgression symbolique fait perdre de vue l'ensemble. Il faut simultanément analyser l'industrie, protéger les travailleurs et ne pas confondre le franchissement des normes avec l'émancipation des structures.
L'agentivité des performeurs : un angle mort qu'on ne peut plus contourner
Toute analyse critique de la pornographie qui traite les performeuses et performeurs uniquement comme des victimes d'un système reproduit, sans le vouloir, une logique paternaliste qui a longtemps desservi la politique de gauche sur ce terrain.
Depuis les années 80, les travailleur.ses du sexe ont construit des organisations propres, des revendications autonomes, une pensée sur leurs conditions de travail qui ne se réduit ni au discours victimisant ni à la célébration naïve. Leurs voix sont diverses, contradictoires, souvent ignorées par les deux camps du débat féministe. Elles constituent pourtant la source d'information la plus directe sur les conditions réelles d'exploitation, les effets des politiques de régulation, les marges effectives d'agentivité dans une industrie très concentrée.
Une gauche sérieuse sur ce terrain ne peut pas se contenter du spectacle de la transgression ni de la dénonciation abstraite de l'exploitation. Elle doit se confronter à cette question concrète : quelles conditions de travail, quelles structures de propriété, quelles régulations permettraient une industrie moins extractive, moins violente et plus distribuée ?
La question est économique et politique, en aucun cas une question de morale sexuelle.
Conclusion
La pornographie contemporaine n'est pas de gauche. Elle n'est pas non plus de droite. Elle est essentiellement capitaliste, orientée vers la captation de valeur, l'optimisation algorithmique des désirs, la concentration de propriété entre quelques mains. La transgression qu'elle met en scène n'est dangereuse pour personne et surtout pas pour l'ordre économique établi dont elle est le produit.
Ce qui affaiblit la position de gauche, ce n'est pas d'avoir pris le sexe au sérieux. C'est d'avoir confondu franchissement des normes morales et politique d'émancipation.
La subversion réelle, celle qui coûte quelque chose, qui remet en question la propriété, le profit, l'exploitation des corps, ne se mesure pas à l'intensité du choc transgressif. Elle se mesure à l'effet sur les structures. Or, la transgression pornographique est aujourd'hui un spectacle parfaitement intégré.
La question politique n'est pas de censurer ni de célébrer mais de sortir le spectacle d’un mythe de libération qu'il ne peut plus porter et n’a probablement, d’ailleurs, jamais porté.
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