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Performer pour survivre : le corps comme capital dans l'industrie du sexe montré

Performer pour survivre : le corps comme capital dans l'industrie du sexe montré

Performer pour survivre : le corps comme capital dans l'industrie du sexe montré

Au sein de l'industrie du sexe numérique contemporain, performer relève d'une stratégie de survie économique mais implique également un travail émotionnel et identitaire dont les coûts sociaux demeurent largement invisibilisés. Quand le corps devient capital économique et ressource marchande.

En 2020, la plateforme OnlyFans (OF) comptait plus de 30 millions d'utilisateurs inscrits ; en 2023, ce chiffre a dépassé les 200 millions. OF revendiquait en novembre 2025 plus de 4,6 millions de créateurs et près de 380 millions d’utilisateurs, pour un chiffre d’affaires annuel dépassant les 7 milliards de dollars.

Si l'industrie du sexe a toujours existé, sa migration massive vers les espaces numériques (caming, abonnements, contenus personnalisés) constitue une mutation dont la sociologie semble ne pas avoir encore pris la pleine mesure. L'industrie du « sexe montré » désignera, dans cet article, un ensemble de pratiques où la monétisation passe non par le contact physique, mais par la mise en visibilité du corps via des dispositifs interactifs numériques.

Comment le corps devient-il un capital dans ces économies de la performance intime ? Performer (dans le double sens de mettre en scène et d'accomplir une performance mesurable) constitue pour ces travailleurs et travailleuses une forme d'agentivité sous contrainte, où la survie économique s'articule à un travail constant de production de soi.

Le corps comme capital

La notion de capital, chez Bourdieu, excède la dimension strictement économique pour englober des ressources culturelles, sociales et symboliques. Avec cette grille de lecture, nous pourrions définir un "capital corporel" ou "capital sexuel", non théorisé comme tel par Bourdieu, comme un ensemble de propriétés physiques (telles que l'apparence, les performances gestuelles) susceptibles d'être converties en avantages sociaux ou économiques dans un champ donné.

Dans l'industrie du sexe montré, cette conversion est explicite et directe. Le corps est le produit fini autant que l'instrument de travail. La performeuse de l'industrie du sexe numérique le valorise par l'entretien esthétique, la maîtrise des codes de la désirabilité et la régulation fine de son image.

Cette conversion du corps en capital ne s'opère pas dans un vide social. Elle est conditionnée par des normes de genre, de race et de classe qui surdéterminent la valeur marchande des corps. Un corps blanc, mince, valide et conforme aux canons dominants génère mécaniquement plus de valeur qu'un corps racisé, gros ou handicapé sauf à jouer de l'exotisation comme niche de marché, ce qui constitue une autre forme d'assignation.

La performance comme travail : au-delà du dilemme agentivité/exploitation

Le débat féministe sur le travail du sexe a longtemps été polarisé entre une lecture abolitionniste, qui y voit l'expression ultime de la domination patriarcale, et une lecture pro-travail, qui insiste sur l'agentivité des travailleuses. L'industrie numérique complexifie ce clivage. L'absence de contact physique, la possibilité de travailler depuis son domicile, le contrôle relatif sur ses horaires et ses limites nourrissent un discours de l'empowerment qu'il ne faut pas écarter. Il est également réducteur de l'accepter sans examen.

Le numérique transforme d'abord la nature du travail. Le concept de travail émotionnel trouve ici une extension inédite : il ne s'agit plus seulement de réguler ses émotions dans l'interaction avec un client, mais de produire une intimité marchandisable. La performeuse doit simultanément simuler du désir, entretenir une « authenticité » calibrée (les abonnés paient autant pour la sensation de proximité que pour le contenu explicite) et gérer la frontière poreuse entre sa personne publique et sa vie privée.

Or, dans l'industrie du sexe montré, la distinction entre « scène » et « coulisses » est à la fois exacerbée et brouillée. Elle est exacerbée car la rentabilité dépend d'une mise en scène continue de soi, d'une façade numérique constamment entretenue. Elle est brouillée, car cette même industrie valorise les incursions dans les coulisses (le vlog de la vie quotidienne, le storytelling personnel) comme stratégie de fidélisation. La performance n'est pas une parenthèse dans le flux de la vie ordinaire, avec un début et une fin. Elle tend à coloniser l'ensemble de l'existence.

Le self-branding : l'injonction à se produire

Là où le salariat classique sépare, au moins formellement, la personne du poste occupé, la travailleuse du sexe numérique est intégralement responsable de sa « marque ». Elle doit produire du contenu, gérer sa communauté, assurer sa promotion sur les réseaux sociaux, analyser ses statistiques, négocier avec les algorithmes des plateformes : autant de tâches qui relèvent d'un entrepreneuriat de soi poussé à l'extrême.

Ce phénomène n'est pas propre au travail du sexe : la figure de l'« entrepreneur de sa propre vie » (Ehrenberg) traverse l'ensemble du capitalisme contemporain. Mais il prend ici une acuité particulière, car c'est littéralement la personne (son corps, son intimité, son affect) qui constitue le produit. Le burn-out qui guette ces travailleuses n'est pas seulement un épuisement professionnel : il est un épuisement de soi, une fatigue d'être en permanence sa propre marchandise.

Les travaux de Bernard (2021) sur les créatrices OnlyFans montrent que le revenu médian sur la plateforme reste modeste (quelques centaines d'euros par mois) et que les inégalités de revenus sont vertigineuses, le top 1 % captant la majorité des gains. Pour la plupart, performer relève donc bien d'une logique de survie économique, souvent en complément d'un autre emploi ou en l'absence d'alternatives accessibles. Le discours méritocratique qui voudrait que « celles qui réussissent sont celles qui travaillent le plus » occulte la dimension structurelle de ces inégalités : capital social préexistant, conformité aux normes de beauté dominantes, accès à des ressources techniques et promotionnelles.

Les coûts invisibles : stigma, sécurité et santé mentale

Parler de capital corporel sans parler des coûts de sa production est impossible. Le concept de stigma est pleinement opérant dans les formes dématérialisées du travail sexuel. Les créatrices vivent sous la menace constante de l'outing (la divulgation non consentie de leur activité à leur entourage, à leurs employeurs ou à leur famille). Cette épée de Damoclès structure leurs pratiques : pseudonymat, séparation des réseaux sociaux, parfois même déménagement ou rupture avec certains cercles sociaux.

La sécurité numérique constitue un autre coût peu théorisé. Le doxing, le revenge porn, le harcèlement en ligne, la captation non consentie et la rediffusion des contenus sont des risques permanents. La performeuse doit déployer un travail considérable pour protéger son intégrité numérique : tatouages floutés, décors neutres pour éviter la localisation, veille constante sur les plateformes pirates. Ce travail défensif, invisible, fait partie intégrante du « métier » mais n'est jamais rémunéré comme tel.

Enfin, les conséquences sur la santé mentale commencent à être documentées. La dissociation entre le corps montré et le corps vécu, la pression à produire du désir à la demande, la confrontation quotidienne à des demandes violentes ou dégradantes, l'instabilité chronique des revenus, l'isolement social : autant de facteurs qui exposent ces travailleuses à des risques élevés d'anxiété, de dépression et de troubles du rapport au corps.

Survivre ou vivre : stratégies de résistance

Les enquêtes de terrain révèlent des stratégies de résistance et de réappropriation qui méritent l'attention.

D'abord, la construction de collectifs informels (groupes de discussion, serveurs privés, rencontres) où s'échangent des conseils pratiques, des alertes sur les mauvais payeurs ou des ressources juridiques. Ces solidarités professionnelles contredisent le récit libéral d'un marché où chaque performeuse serait seule face aux algorithmes. Elles reconstituent, sous une forme discrète, une forme de protection sociale par les pairs.

Ensuite, la pratique du boundary work : les créatrices expérimentées développent des techniques de gestion des limites, définissant des zones de non-monétisation (certaines pratiques, certaines parties du corps, la voix ou le visage), instaurant des rituels de déconnexion, limitant leur disponibilité temporelle. Ces frontières sont coûteuses à maintenir dans la mesure où elles réduisent mécaniquement les revenus potentiels, mais elles protègent l'intégrité psychique.

Enfin, on observe des tentatives de subversion des codes dominants : créatrices qui revendiquent un corps non conforme, qui documentent leur vie de mère ou de femme ordinaire en parallèle, qui politisent leur pratique en l'inscrivant dans un discours féministe assumé. Ces stratégies ne sont pas seulement des tactiques de niche : elles déstabilisent, à leur échelle, le monopole des industries pornographiques traditionnelles sur la définition du désirable.

Conclusion

Le corps dans le capitalisme numérique n'est plus seulement un outil de travail mais un capital qu'il faut faire fructifier par la performance continue de soi. Cette logique place les travailleuses et travailleurs dans une position ambivalente : ni victimes passives ni entrepreneuses triomphantes, mais agents d'une survie économique qui mobilise leur corps comme ressource première.

Performer pour survivre, c'est à la fois faire preuve d'une inventivité pratique considérable et subir les contraintes d'un système qui transforme l'intimité en marchandise. Les coûts de cette conversion (stigma, insécurité, usure psychique) restent largement privatisés, supportés par les individus. Les bénéfices, eux, sont captés par les plateformes et les consommateurs.

La question qui demeure est celle des conditions d'un travail du sexe numérique qui ne serait plus de l'ordre de la survie mais d'une vie pleinement choisie. Elle implique une réflexion collective sur la valeur que nous accordons aux corps, au travail et à la frontière entre ce qui se vend et ce qui devrait rester hors du marché.


À propos d'

Éric Moutarde

Portrait en noir et blanc d'un homme mûr aux cheveux gris et portant une barbe de quelques jours, vêtu d'un costume sombre et d'une cravate. Il regarde pensivement vers la gauche, hors cadre.

Auteur et chercheur, je retrace la généalogie du désir montré et réalise l’autopsie économique de son marché, des premiers balbutiements historiques jusqu'à l’ère du streaming actuel.

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La pornographie est le miroir grossissant d'une société qui ne sait pas quoi faire de son désir.

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