Le désir sexuel est-il une force interne qui ne demande qu'à s'exprimer, ou une construction sociale fragile qui requiert un travail constant pour exister ?
La pulsion, dont l'ascendant théorique doit beaucoup à la psychanalyse freudienne, fait du désir une énergie psychique endogène, enracinée dans l'inconscient, cherchant par nature à se décharger. Cette grille de lecture, devenue un véritable sens commun, imprègne encore largement les représentations ordinaires de la sexualité.
Pourtant, depuis plusieurs décennies, un ensemble convergent de travaux sociologiques et de critiques féministes en a exposé les angles morts : l'occultation de la fragilité du désir, sa nature socialement construite, la naturalisation de la domination masculine qu'elle autorise, la banalisation des violences sexuelles qu'elle favorise, et le rôle des apprentissages dans la formation des appétences érotiques.
La fragilité du désir contre le mythe de la pulsion irrépressible
La conception pulsionnelle du désir charrie avec elle l'idée d'une force impérieuse qui insiste, qui réclame satisfaction. Or, la sociologie des sexualités a montré que le désir est une réalité fragile, intermittente, parfois défaillante.
Les travaux fondateurs de John Gagnon et William Simon sur les « scripts sexuels » définissent un cadre théorique essentiel. Selon eux, la sexualité ne relève pas d'une pulsion biologique brute que la société viendrait simplement réguler, mais s'organise à travers des scénarios culturellement appris qui prescrivent les moments, les lieux, les partenaires et les gestes appropriés. Le script fournit une trame qui rend le désir possible bien plus qu'il ne le réprime. La vision pulsionnelle occulte le travail de mise en scène nécessaire à l'émergence et au maintien du désir. Il faut créer des ambiances, mobiliser des fantasmes, entretenir des récits. Le désir sexuel exige d'être activement produit et soutenu, faute de quoi il s'éteint.
Cette fragilité se donne à voir dans les moments ordinaires où le désir ne se manifeste tout simplement pas : quand il ne correspond pas aux attentes sociales, quand il disparaît au sein du couple, ou quand il émerge seulement au fil d'une interaction imprévue. Telles sont autant de situations que la rhétorique pulsionnelle peine à intégrer, refusant d'y reconnaître le fonctionnement normal d'une disposition fluctuante.
Le désir comme produit social et marchand
Si le désir est fragile, c'est aussi parce qu'il n'existe pas à l'état « brut », antérieurement à toute socialisation. La vision pulsionnelle postule une forme de naturalité pré-sociale du désir que les sciences sociales ont systématiquement remise en cause.
Les travaux sur le « capitalisme fantasmatique » montrent à quel point le désir contemporain est façonné par le marché. L'industrie pornographique ne se contente pas de répondre à des appétences préexistantes. Elle produit des désirs, les catégorise, les hiérarchise. La segmentation des contenus pornographiques par catégories ethniques, par classes d'âge, par types de pratiques ne reflète pas simplement une diversité naturelle des préférences. Elle la construit et la renforce, en érotisant des rapports sociaux de domination, de race ou de classe. On prend pour une pulsion spontanée le produit d'une offre culturelle et marchande qui a formaté le regard et l'imaginaire érotique.
La notion de désir « pré-social » apparaît, dès lors, comme une abstraction théorique. Le désir est toujours socialisé, traversé par des normes, des représentations et des rapports de pouvoir. La question n'est pas de savoir si le désir est socialement construit, mais de comprendre comment il l'est, par quels mécanismes, au service de quels intérêts.
La naturalisation de la domination masculine
La critique féministe a porté l'attaque la plus incisive contre la conception pulsionnelle du désir. Amia Srinivasan, dans son ouvrage Le Droit au sexe, montre comment la rhétorique de la pulsion a historiquement servi à justifier ce qu'elle nomme une « surlégitimité sexuelle masculine ». Présenter le désir des hommes comme un besoin naturel, impérieux et difficilement contrôlable, c'est l'établir comme une force devant laquelle la société devrait s'incliner, plutôt que d'un désir comme un autre, à interroger, à élaborer, à travailler.
Cette opération idéologique produit un double standard. Le désir masculin est pensé sur le mode de l'irrépressible et le désir féminin est soit invisibilisé, soit construit comme une réponse à l'initiative masculine. Il en résulte un scénario culturel où l'homme, supposément submergé par sa pulsion, est dédouané de toute responsabilité réflexive sur ses propres appétences. La question : « que désires-tu, et pourquoi ? », éminemment politique, est évacuée au profit d'un constat naturalisant : « c'est ainsi, c'est la nature masculine ».
Ce que Srinivasan et d'autres théoriciennes féministes invitent à penser, c'est au contraire la possibilité d'un désir travaillé, réfléchi, qui ne soit pas simplement subi comme une fatalité biologique, mais envisagé comme une matière éthique et politique sur laquelle il est possible d'agir.
Quand la pulsion justifie la contrainte
La quatrième critique concerne la banalisation des violences sexistes et sexuelles que favorise la conception pulsionnelle. Si le désir est une force irrépressible, alors son déchaînement apparaît comme inévitable ; et si son déchaînement est inévitable et la contrainte qu'il exerce sur autrui peut être relativisée.
L'analyse des scénarios de la pornographie mainstream est à cet égard édifiante. On y retrouve fréquemment le motif narratif du désir qui s'éveille soudainement et devient incontrôlable, justifiant par là même la contrainte exercée sur le ou la partenaire. Le viol y est souvent requalifié en abandon à une pulsion partagée. La juriste féministe Catherine MacKinnon a formulé cette idée avec radicalité : ce que la culture dominante appelle « désir masculin » masque en réalité, dans bien des situations, une sexualité contrainte pour les femmes. La frontière entre désir et violence devient poreuse.
Cette porosité est inscrite dans la logique même de la conception pulsionnelle. Si le désir est une force qui pousse, alors le consentement n'est plus qu'une formalité à obtenir, plutôt que le fondement même de la relation sexuelle.
La critique féministe replace ainsi la question du consentement au cœur de l'éthique sexuelle contre une vision pulsionnelle qui tend structurellement à la marginaliser.
Scripts, habitus et apprentissage du désir
Le dernier axe de critique consiste à repenser le désir non plus comme une pulsion mais comme un apprentissage. La théorie des scripts sexuels de Gagnon et Simon l'avait déjà établi au niveau culturel. Les travaux plus récents sur la consommation pornographique permettent d'en affiner la compréhension au niveau cognitif.
La consommation répétée de pornographie façonne des dispositions durables. Le cerveau apprend par association à rechercher un plaisir rapide, visuel, sans effort relationnel. À force de répétition, ce mode de satisfaction devient la norme implicite à l'aune de laquelle les expériences sexuelles réelles sont évaluées et souvent jugées décevantes. La relation sexuelle avec un partenaire réel, faite de maladresses, de négociations, d'attentes et de temporalités partagées, apparaît alors comme frustrante par comparaison avec l'efficacité fantasmatique de l'image pornographique.
En somme, le désir ne doit pas être une force qui précède l'expérience, mais une disposition qui se construit à travers elle. On ne désire pas en raison d'une pulsion interne. On apprend à désirer, et on apprend à désirer d'une certaine manière, en fonction de scripts culturellement disponibles et d'expériences socialement situées.
La pulsion est qu'un nom commode pour désigner ce que l'on refuse d'analyser.
Conclusion
Les critiques sociologiques et féministes de la conception pulsionnelle du désir ne visent pas simplement à remplacer un paradigme théorique par un autre. Elles ont une portée politique et éthique. Dénaturaliser le désir, c'est rouvrir la possibilité de le questionner et de le travailler individuellement et collectivement.
C'est aussi refuser l'idée que les appétences sexuelles sont des fatalités biologiques.
C'est, enfin, replacer la responsabilité et le consentement au centre de l'éthique sexuelle, contre les usages idéologiques d'une rhétorique pulsionnelle qui a longtemps servi à excuser l'inexcusable.
Le désir n'est pas une force qui nous traverse. Il est une construction fragile, socialement située, politiquement informée.
Quelques références citées dans l'article :
Gagnon, J. et Simon, W. (1973). Sexual Conduct: The Social Sources of Human Sexuality. Chicago: Aldine.
MacKinnon, C. (1989). Toward a Feminist Theory of the State. Cambridge: Harvard University Press.
Srinivasan, A. (2021). The Right to Sex: Feminism in the Twenty-First Century. New York: Farrar, Straus and Giroux.
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