>>

>>

El Caminante : le Diable, la chair et la fin du franquisme

El Caminante : le Diable, la chair et la fin du franquisme

El Caminante : le Diable, la chair et la fin du franquisme

Sorti en pleine "Transition" espagnole, le film utilise la nudité et le chaos sexuel comme langage politique. Représenter des corps qui se libèrent permet de filmer l'Espagne à sa sortie d'une longue répression franquiste et catholique.

En 1979, Jacinto Molina écrit, réalise et interprète "El caminante", fable médiévale où le Diable prend l'apparence d'un vagabond, Leonardo, pour traverser la Castille et y répandre le vol, le meurtre, l'adultère et la corruption. L'érotisme, appuyé, déshabille ici, littéralement, la société.

Une allégorie qui a besoin de la chair pour exister

"El caminante" (le promeneur, le marcheur en français ou, plus adapté au film, le vagabond) ne raconte pas une histoire banale de tentation par la chair. Le péché de chair est le matériau de la démonstration diabolique. Leonardo corrompt par le désir, il ne séduit pas ses victimes par le discours. Chaque scène érotique du film est une étape d'une expérience morale. Le Diable observe jusqu'où l'humain est prêt à aller quand on lui offre l'objet de son manque. Un aveugle assassiné, un paysan dépouillé, une noble séduite, des prostituées, accompagnent la logique narrative qui avance de corps en corps. C'est l'érotisme, visible et insistant, qui permet au spectateur de mesurer l'ampleur d'une déchéance. Retirer la nudité au film reviendrait à retirer la preuve du mal mis en scène. En ce sens, on ne peut pas dissocier le projet moral de "El caminante" de son projet érotique.

Cette fonction démonstrative de l'érotisme rattache le film à une tradition plus ancienne que le cinéma d'exploitation espagnol : celle des fabliaux, où le corps pécheur instruit par l'exemple négatif. Molina construit une fresque où la luxure est mise en scène pour être jugée, pas pour être seulement consommée. C'est un érotisme pédagogique autant que spectaculaire.

Production et lecture

Réduire "El caminante" à sa seule dimension allégorique ignorerait le contexte qui le rend possible. Le film sort trois ans après la mort de Franco et deux ans après l'abolition officielle de la censure cinématographique en Espagne, en 1977. Cette libéralisation ouvre la voie au destape (le « dévoilement »), un mouvement cinématographique où la nudité, longtemps interdite à l'écran par la censure franquiste et l'influence de l'Église catholique, devient un argument commercial et un symbole de rupture générationnelle.

Le destape est un marqueur sociologique de la Transition. Il traduit un besoin collectif de désaveu du puritanisme d'État. Montrer des corps nus au cinéma, en 1979, est un acte qui brise quarante ans d'interdiction. Molina s'approprie les codes commerciaux du genre (actrices dénudées, scènes suggestives récurrentes) tout en les greffant dans un récit moral qui interroge la nature même du désir. Le film peut ainsi se lire à la fois comme produit d'un marché qui a le droit de montrer ce qui devait rester caché, et comme discours sur les effets de cette libération elle-même.

Un film ambivalent

Son ambivalence rend ce film sociologiquement intéressant. "El caminante" ne célèbre pas la libération sexuelle sans réserve et la met même en scène comme un espace où le mal peut circuler librement, faute de garde-fous religieux ou étatiques. Le Diable de Molina profite de l'absence de contrôle moral pour agir. Il n'a jamais besoin de forcer, il lui suffit de proposer. On pourrait d'ailleurs y voir une lecture presque conservatrice et nostalgique d'un ordre ancien.

La possible double lecture du film est le cœur de sa proposition sociologique. L'Espagne de 1979 veut la liberté nouvellement acquise, mais n'a pas encore digéré les décennies de contrôle moral qui l'ont précédée. "El caminante" filme cette hésitation en la déplaçant dans un décor médiéval, utilisant la distance historique pour parler du présent sans le nommer. Le Moyen Âge de Molina interroge l'Espagne contemporaine de la fin des années 70.

Le regard, enjeu central du dispositif érotique

Le spectateur de "El caminante" n'est jamais simplement voyeur. Il est constamment positionné du côté du Diable, invité à observer les corps avec la même curiosité amusée que Leonardo. Ce choix de mise en scène (la caméra adopte le point de vue de celui qui corrompt, pas de celui qui est corrompu) transforme l'érotisme en complicité. Le spectateur, comme le Diable, jouit du spectacle des chutes humaines. C'est une manœuvre habile : on jouit de regarder, mais on regarde depuis le mauvais camp.

Cette structure du regard rejoint d'autres films d'exploitation européen des années 70, où l'érotisme fonctionne rarement comme simple ornement visuel. Il organise une hiérarchie de pouvoir entre celui qui regarde et celui qui est regardé, souvent genrée, souvent liée aux rapports de classe. Le paysan dépouillé, la servante séduite, appartiennent tous aux catégories sociales les plus vulnérables de la fable. Le Diable de Molina ne s'attaque jamais aux puissants, excepté dans la première scène et celle de l'usurier. Il choisit de préférence ses victimes parmi ceux que la société a abandonné, ce qui donne au film une lecture sociale originale. La corruption morale s'exerce d'abord sur ceux qui n'ont pas les moyens de s'en défendre.

Conclusion

El caminante mérite ainsi d'être étudié comme un objet sociologique présentant une nation en train de renégocier sa relation au corps, au péché et à la liberté. L'érotisme fonctionne comme un outil narratif à part entière. Il montre la chute morale, les tensions d'un pays sortant de la dictature, et organise un regard qui interroge la position même du spectateur. La nudité chez Molina est également un langage par lequel le film pense son époque. C'est l'originalité de cet objet ambivalent.

À propos d'

Éric Moutarde

Portrait en noir et blanc d'un homme mûr aux cheveux gris et portant une barbe de quelques jours, vêtu d'un costume sombre et d'une cravate. Il regarde pensivement vers la gauche, hors cadre.

Auteur et chercheur, je retrace la généalogie du désir montré et réalise l’autopsie économique de son marché, des premiers balbutiements historiques jusqu'à l’ère du streaming actuel.

Lire d'autres articles similaires

Lire d'autres articles similaires

Proposer un sujet

Une question, une observation, un angle qui mérite d'être exploré ? Toutes les suggestions sont bienvenues.

Suivre le blog

Recevoir chaque nouveau texte directement par email.

La pornographie est le miroir grossissant d'une société qui ne sait pas quoi faire de son désir.

La pornographie est le miroir grossissant d'une société qui ne sait pas quoi faire de son désir.

© 2026 L'œil Du Désir — Pages légales

© 2026 L'œil Du Désir — Pages légales