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Corps exposés, regards asymétriques : érotisme et objectivation dans Magic Mike de Steven Soderbergh (2012)
Magic Mike n'est pas un film pornographique au sens strict : il ne représente aucune sexualité explicite. Il constitue néanmoins un objet analytique rare : un film construit autour de l'érotisation du corps masculin, mis en scène pour le plaisir présumé d'un public féminin hétérosexuel. Magic Mike renverse les rapports traditionnels entre regardant et regardé. Simultanément, il les rejoue, les trouble, en révélant les mécanismes par lesquels le désir, le genre et le corps se construisent dans l'espace contemporain du spectacle.
Mike Lane (Channing Tatum), strip-teaseur expérimenté au club Xquisite de Tampa, en Floride, initie un jeune homme surnommé « the Kid » à ce monde. Derrière la vitrine des numéros de danse érotique, Soderbergh dresse un portrait ciselé de la précarité économique post-crise et de la masculinité américaine sous tension. La matière érotique est, ici, indissociable du propos social.
Quand le genre se donne en spectacle
Dans Gender Trouble (1990),Judith Butler soutient que le genre n'est pas une essence naturelle mais un ensemble d'actes répétés, de rituels corporels et de représentations qui produisent l'illusion d'une identité stable. Magic Mike rend ce processus littéralement visible. Le strip-tease est la performance de genre portée à son degré d'exposition maximal.
Les numéros au club Xquisite (policier, militaire, cow-boy, ouvrier du bâtiment) sont des démonstrations de virilité. Chaque costume est un stéréotype, chaque geste une citation d'autorité masculine. Soderbergh filme ces scènes avec un regard à la fois jouissif et distancié : la musculature huileuse, les mouvements de hanche calculés, le jeu sur le déshabillage ritualisé composent un catalogue de masculinité paroxystique. L'exagération est centrale. Quand Dallas (Matthew McConaughey) occupe la scène et harangue le public, quand Mike performe le policier en arrêtant des spectatrices hilares et consentantes, le film touche à ce que Butler nomme le « travail de la parodie ». En surjouant la masculinité, les strippers révèleraient-ils que toute masculinité est déjà du jeu et de la répétition ?
Le film montre que la virilité fantasmée n'existe que par sa mise en scène. Elle est une image, produite, travaillée, entretenue en salle de sport, perfectionnée en répétition. Les corps de Mike et de ses collègues sont des corps-outils, façonnés pour être désirés. En ce sens, pour aller dans le sens de Butler, le film déstabilise subtilement la naturalité du genre masculin.
Le female gaze et ses limites formelles
Magic Mike a été largement reçu et commenté comme une réponse au male gaze, concept forgé par Laura Mulvey en 1975. Le male gaze désigne selon elle la structure du regard cinématographique classique, organisé selon le désir masculin hétérosexuel, qui fait de la femme un objet à regarder et non un sujet regardant. Dans ce schéma, la caméra s'identifie au regard d'un spectateur masculin implicite. Les femmes à l'écran sont fragmentées, érotisées, objectivées.
Magic Mike semble inverser cette logique. Ce sont les hommes qui dansent, se déshabillent, s'offrent au regard. La caméra s'attarde sur les torses, les ventres, les hanches en mouvement. Les femmes dans le club rient, crient, touchent, dirigent le désir. La structure énonciative du spectacle semble se retourner.
Plusieurs analyses critiques nuancent cette lecture. La structure formelle du film bloquerait ou annulerait le regard des personnages féminins. La caméra revient à la conscience des danseurs en tant que performeurs, à leur point de vue. Les femmes dans le club regardent, mais le film nous montrerait avant tout des hommes conscients d'être regardés. Le sujet de la scène, formellement, resterait masculin.
Objectivation masculine : symétrie ou nouvelle asymétrie ?
PLus généralement, la question qui traverse surtout l'ensemble du débat critique est celle de la symétrie des objectivations.
Channing Tatum lui-même déclarait, à la sortie de Magic Mike XXL, être « à fond pour que tout le monde puisse être objectifié de la même manière ». Cette formule signifie que la sexualisation des corps ne serait plus l'apanage du regard masculin sur le corps féminin mais deviendrait un droit universel.
Pourtant, la sociologie du genre invite à résister à cette symétrie apparente.
Tout d'abord, le corps masculin mis en scène dans Magic Mike n'est pas passif comme peut l'être le corps féminin dans la convention classique de la pin-up ou du regard cinématographique traditionnel. Les strippers d'Xquisite sont des agents de leur propre spectacle. Ils chorégraphient, décident, ils interagissent avec le public féminin en position dominante, quand bien même ils se déshabillent. Leur objectivation est active, mais consentie et in fine instrumentalisée. L'objectivation féminine classique s'exerce pour sa part sur des corps souvent dépossédés de leur agentivité représentationnelle.
L'objectivation féminine dans la culture visuelle mainstream s'inscrit dans un rapport de pouvoir historiquement structuré : les corps féminins sont fragmentés, contrôlés dans des contextes où les femmes disposent d'un moindre pouvoir symbolique et économique. L'objectivation masculine dans Magic Mike, elle, se produit dans un contexte où les hommes contrôlent le dispositif. Dallas organise et exploite la masculinité de ses employés. Il fixe les règles, encaisse la majorité des profits, décide de qui monte sur scène. L'objectivation masculine ici est réelle et potentiellement aliénante mais le contrôle économique reste masculin.
Le corps comme capital : marchandisation et précarité
L'un des apports les plus intéressants du film est sa mise en parallèle de l'érotisme et de l'économie. Magic Mike est, fondamentalement, un film sur le travail. Mike jongle avec plusieurs emplois précaires (couvreur, serveur, détaillant auto) et le strip-tease est l'activité qui lui rapporte le plus d'argent. Son corps musclé est un capital économique autant qu'un capital érotique. Il est un entrepreneur de lui-même dans la logique néolibérale : il vend une image, entretient un produit (son corps), gère une clientèle (les spectatrices du club). La marchandisation du corps masculin n'est pas un choix esthétique ou libérateur pur. Elle est, tout simplement, une réponse à la précarité. Cette dimension matérielle distingue l'objectivation de Mike de celle d'un fantasme de renversement des genres : elle la réancre dans une sociologie des classes et du travail.
La masculinité vulnérable : sous les abdominaux, l'ambivalence
Magic Mike réussit à donner une épaisseur narrative et émotionnelle à ses personnages masculins sans annuler leur érotisation. Mike est un homme qui doute, aspire à autre chose, et qui observe avec une certaine mélancolie la machine à désir qu'il fait tourner. Sa trajectoire vers une masculinité plus « respectable » (quitter le club, monter son entreprise, s'investir dans une relation sérieuse avec Joanna) relève d'une dramaturgie classique de la rédemption.
Cette dramaturgie conduit à un paradoxe. Le film invitait les spectatrices à désirer Mike comme strip-teaseur tout en affirmant narrativement que cet état est transitoire, insuffisant, incompatible avec la maturité et l'amour durable. Mike ne peut être simultanément l'objet du désir et le sujet d'une histoire d'amour sérieuse. Il doit cesser d'être spectacle pour devenir partenaire. Ce mouvement reproduit, en le retournant vers le masculin, un vieux schéma patriarcal : le corps sexualisé ne peut pas être le corps aimé.
Conclusion : un outil analytique précieux
Magic Mike expose les contradictions. Il érotise les corps masculins tout en maintenant le contrôle narratif chez les hommes. Il ouvre un espace au désir féminin, dénaturalise le genre en montrant sa fabrication tout en récompensant, in fine, la masculinité sage et rangée. C'est parce qu'il ne résout pas ces tensions qu'il constitue un objet sociologiquement riche.
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