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De l'objet au sujet : comment les algorithmes reconfigurent la perception du mot « lesbienne »
Une approche sociotechnique démontre que les algorithmes ne reflètent pas mécaniquement les pratiques des utilisateurs mais orientent activement le désir, façonnant les représentations collectives du lesbianisme à l'échelle mondiale. Malgré cela, sous l'effet de mobilisations activistes structurées, ce terme a évolué d'un référencement indexé sur la pornographie mainstream à une visibilité informationnelle.
Avant 2019, taper le mot « lesbienne » dans le moteur de recherche Google en France renvoyait quasi exclusivement vers des sites pornographiques. Six ans plus tard, la même requête affiche en première position la page Wikipédia consacrée au lesbianisme, suivie de SOS Homophobie, d'articles de presse et d'ouvrages sociologiques. Ce basculement constitue un fait social majeur. Il démontre que l'infrastructure algorithmique qui organise l'accès à l'information a fait l'objet d'une reconfiguration militante. Pourtant, hors des frontières françaises, la situation initiale persiste dans la majorité des pays. Le mot « lesbienne » demeure l'un des mots-clés les plus recherchés sur les plateformes de streaming pornographique, et son traitement algorithmique reste saturé par le regard masculin hétérosexuel.
Cette disparité géographique met en lumière un phénomène : les algorithmes participent à la construction sociale des catégories qu'ils indexent. À travers le cas du terme « lesbienne », nous percevons in concreto comment les systèmes de recommandation et de classement configurent la perception d'une identité sexuelle minoritaire en la faisant osciller entre objet de fantasme et sujet de connaissance.
L'assimilation historique à la pornographie : une configuration par défaut
Pendant près de deux décennies, le référencement algorithmique de Google a fonctionné comme un vaste dispositif d'association entre le terme « lesbienne » et les contenus pornographiques. Cette configuration résulte d'un double mécanisme : d'une part, la surproduction de contenus pornographiques optimisés pour le référencement par une industrie extrêmement rentable ; d'autre part, des algorithmes conçus pour privilégier les signaux de popularité et d'engagement, dont les sites pornographiques sont massivement pourvus.
Pour une adolescente ou une jeune femme cherchant à comprendre son orientation sexuelle, les résultats proposés ne renvoyaient donc qu'à des vidéos calibrées pour un public masculin, réalisées par des hommes hétérosexuels, mettant en scène des corps féminins selon les codes du fantasme patriarcal. Cette configuration algorithmique imposait ainsi une perception du lesbianisme intégralement filtrée par le prisme du « male gaze » : le mot ne désignait plus une identité, une communauté, une histoire ou une culture, mais un simple « support masturbatoire » standardisé pour la consommation masculine.
Le mécanisme est d'autant plus puissant que l'utilisateur non averti attribue spontanément aux résultats de recherche une forme de neutralité documentaire (ce que la littérature sur les moteurs de recherche nomme l'« épistémologie du classement »). Or cette neutralité est une fiction : en ne proposant que des contenus fétichisants, l'algorithme a participé à la naturalisation d'une équivalence entre lesbianisme et pornographie, effaçant symboliquement la réalité sociale des lesbiennes.
Le rôle de l'activisme dans la reconfiguration du référencement
La situation a évolué en France à partir de 2019, sous l'effet d'une mobilisation ciblée : le collectif « SEO lesbienne ». Ce groupe, composé de professionnelles du référencement web et de militantes féministes, a entrepris de corriger le biais algorithmique en utilisant les outils mêmes du SEO. Leur stratégie combinait pression médiatique directe sur Google et production massive de contenus informationnels susceptibles de concurrencer les sites pornographiques dans les classements.
L'efficacité de cette action est remarquable. En quelques années, la requête « lesbienne » en France s'est trouvée réindexée autour de sources d'information légitimes. Le mot a été symboliquement détaché de sa seule dimension fétichiste pour être rattaché à un champ de connaissances et d'expériences vécues.
Cet épisode illustre un principe général : les algorithmes sont des dispositifs contestables. Leur apparente neutralité dissimule des choix techniques et politiques qui peuvent être modifiés par l'action collective. Le cas du SEO lesbienne rappelle que l'infrastructure numérique est un construit social, dont les paramètres peuvent être renégociés lorsque des acteurs organisés s'en saisissent. L'algorithme penche toujours dans une direction, et la question est de savoir qui a le pouvoir d'en infléchir l'orientation.
La persistance du « fétiche lesbien » à l'échelle mondiale
Le succès français ne doit toutefois pas masquer l'essentiel. A l'échelle de la planète, le mot « lesbienne » demeure massivement synonyme de pornographie mainstream. Dans la quasi-totalité des pays où Google opère, les résultats de recherche restent saturés de contenus fétichisants, et ce indépendamment des cadres législatifs locaux. Le fétiche « lesbien » constitue l'un des mots-clés les plus recherchés sur les plateformes de streaming pornographique, au point de structurer une part significative de l'économie du secteur.
Les algorithmes de recommandation sont conçus pour maximiser l'engagement et la rétention, deux métriques qui favorisent mécaniquement les contenus les plus cliqués et les plus visionnés. Dès lors, l'algorithme ne se contente pas de répondre à une demande préexistante : il amplifie les asymétries de départ. Si le contenu pornographique domine les recherches initiales, il le restera, par un effet de boucle de rétroaction.
L'enjeu est épistémologique autant que moral. Pour des millions d'internautes dans le monde, la première rencontre avec le mot « lesbienne » , et donc avec la réalité qu'il désigne, s'effectue à travers un imaginaire pornographique conçu par et pour le regard masculin. L'algorithme occulte la réalité sociale des lesbiennes pour ne mettre en avant que des figures excitantes formatées pour le marché. Il opère ainsi une double violence symbolique : il nie l'existence des lesbiennes comme sujets tout en les surexposant comme objets.
Le façonnage algorithmique du désir
Les algorithmes orientent activement les préférences des utilisateurs. Ils déploient des dispositifs sophistiqués de collecte de données (cookies, traceurs, historiques de navigation) qui permettent de modéliser leurs comportements et d'anticiper leurs inclinations.
Lorsqu'une plateforme pornographique ne possède pas, dans son catalogue, de vidéo correspondant exactement au désir initial de l'utilisateur, l'algorithme de recommandation va tenter de rediriger ce désir vers le stock disponible. Ce mécanisme de substitution revient à façonner le désir pour l'adapter à l'offre, plutôt que l'inverse. L'algorithme opère ainsi une forme de dressage des préférences par exposition répétée à des contenus culturellement standardisés.
Dans le cas du lesbianisme, le processus aboutit à une uniformisation des représentations. Les fantasmes autour des relations entre femmes sont formatés selon des scripts visuels récurrents (corps jeunes et minces, absence de pilosité, chorégraphies stéréotypées centrées sur la performance et l'ostentation) qui correspondent aux attentes supposées du public masculin hétérosexuel dominant. Les expériences sexuelles effectives des lesbiennes, leurs pratiques concrètes et la diversité de leurs corporalités sont reléguées hors-champ. Le désir n'est pas libéré par l'algorithme : il est canalisé, homogénéisé et marchandisé.
L'invisibilisation des minorités dans le capitalisme fantasmatique
Cette dynamique s'inscrit dans ce que l'on peut appeler un « capitalisme fantasmatique », soit un régime économique où les fantasmes sont produits, formatés et hiérarchisés par des infrastructures algorithmiques en fonction de leur rentabilité. Dans ce système, l'hétérosexualité mainstream constitue le marché principal autour duquel s'organisent les stratégies de monétisation.
Les conséquences pour les minorités sexuelles sont significatives. Le capitalisme fantasmatique opère une hiérarchisation des désirs : les scènes entre femmes (lesbiennes) sont sur-représentées dans les catalogues pornographiques non parce qu'elles bénéficieraient d'une quelconque reconnaissance, mais parce qu'elles sont jugées lucratives auprès du public masculin. En revanche, d'autres orientations, pratiques ou identités sont marginalisées, voire rendues invisibles parce que les systèmes algorithmiques les estiment moins profitables.
Ce mécanisme crée une structure de visibilité profondément asymétrique. Être visible ne signifie pas être reconnu, et être invisible ne signifie pas être inexistant. La visibilité algorithmique est une économie politique à part entière : elle distribue inégalement la capacité à être vu, entendu et représenté. Pour les lesbiennes, cette économie a longtemps signifié être visibles uniquement comme corps désirables pour autrui, et invisibles comme sujets politiques, comme productrices de savoir, comme membres d'une communauté historique. L'action du collectif SEO lesbienne a précisément consisté à corriger cette asymétrie en réintroduisant du sujet là où l'algorithme ne produisait que de l'objet.
La géographie inégale de la reconnaissance algorithmique
Le contraste entre la situation française et le reste du monde invite à réfléchir aux conditions de possibilité d'une reconfiguration algorithmique. Celle-ci suppose la conjonction de plusieurs facteurs rarement réunis : une expertise technique militante capable de rivaliser avec les stratégies de référencement de l'industrie pornographique, un contexte médiatique et politique favorable, et une volonté effective de l'entreprise concernée de corriger ses biais.
Dans la plupart des pays, ces conditions ne sont pas réunies. Le capitalisme fantasmatique continue d'opérer sans contrepoids, et le mot « lesbienne » demeure enfermé dans une économie algorithmique de la fétichisation. La géographie de la visibilité lesbienne en ligne reproduit ainsi, à une échelle nouvelle, les inégalités mondiales d'accès à la reconnaissance et à la représentation. Les algorithmes sont finalement les instruments d'une gouvernementalité mondialisée des identités sexuelles, dont les effets varient selon les rapports de force locaux.
Conclusion
Pendant des années, les algorithmes de recherche ont transformé une identité en objet de consommation masculine, imposant le « male gaze » comme unique prisme de perception. L'action du collectif SEO lesbienne en France a démontré que cette configuration pouvait être défaite. Mais cette victoire reste locale. À l'échelle mondiale, le capitalisme fantasmatique continue de hiérarchiser les désirs et d'invisibiliser les sujets. Le cas du mot « lesbienne » illustre ainsi une tension plus large entre la puissance normalisatrice des infrastructures techniques et les possibilités, toujours situées, de leur subversion militante.
Références
Collectif SEO lesbienne. (2019-2021). Actions de re-référencement et plaidoyer auprès de Google France.
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