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La sorcière : entre fantasme d’émancipation et récupération patriarcale

La sorcière : entre fantasme d’émancipation et récupération patriarcale

La sorcière : entre fantasme d’émancipation et récupération patriarcale

Dans le personnage de la sorcière convergent les peurs liées à l’autonomie féminine, à l’initiation sexuelle, aux communautés de femmes et à la possibilité d’un pouvoir exercé hors des institutions masculines.

Dans le cinéma érotique des années 1970-1980, la sorcière introduit la question du collectif, du rite, de la transmission et du savoir. Là où la vampire met en scène une prédation individualisée et hypnotique, la sorcière déplace la scène érotique et sexuelle du face-à-face entre individus vers des systèmes d’appartenance, de hiérarchie et d’initiation, où la sexualité féminine apparaît comme puissance organisée. Virgin Witch de Ray Austin (1972) ou Black Candles de José Ramón Larraz (1982) constituent deux cas particulièrement dignes d'intérêt.

Aucun de ces films n’est “féministe” au sens courant du terme. Ils sont façonnés dans les économies visuelles de l’exploitation, du voyeurisme et de la commercialisation du corps féminin. Mais ils ne se contentent pas d’exhiber des femmes sexualisées. Ils mettent en scène, chacun à leur manière, une inquiétude devant des formes de pouvoir féminin qui ne se réduisent ni à la séduction classique ni à la passivité attendue du personnage féminin dans le registre pornographique mainstream.

La sorcière apparaît comme fantasme de domination masculine sur des corps féminins disponibles, mais aussi symptôme d’une difficulté culturelle à penser une sexualité féminine autonome autrement que sous le signe du secret, du rituel et de la menace.

La sorcière, forme sociale de la transgression féminine

Dans l’imaginaire occidental, la sorcière ne renvoie pas seulement à une sexualité excessive. Elle renvoie à une sexualité articulée à un savoir et à une communauté. La persécution des sorcières a cristallisé la peur de femmes supposées détenir des pouvoirs sur les corps, les naissances, les maladies, les désirs et les rythmes de la vie collective. Dans les traductions cinématographiques, la sorcière reste liée à l'idée d’une autonomie féminine qui ne passe pas par la médiation masculine. Elle sait entre femmes, elle transmet entre femmes, elle initie entre femmes, et c’est précisément cela qui trouble.

Le cinéma érotique et d’exploitation exploite massivement cette charge symbolique. Le sabbat, le rituel, la secte ou le couvent dévoyé constituent des dispositifs utiles pour mettre en scène des corps féminins dénudés et des situations de licence sexuelle. Mais on ne doit pas réduire ces films à cette seule dimension. La sorcière revient avec autant d’insistance dans ce cinéma parce qu’elle permet de figurer un pouvoir féminin collectif tout en le rendant consommable sous forme de spectacle. Elle est une solution narrative à une contradiction : comment donner à voir une femme qui échappe à la domesticité sans rompre complètement avec les cadres fantasmatiques d’un public majoritairement masculin ? La réponse de ces films est presque toujours la même : faire de cette échappée un monde à part, clos, ritualisé, inquiétant.

"Virgin Witch" : l’initiation féminine entre promesse d’émancipation et capture commerciale

Virgin Witch raconte l’entrée de deux jeunes femmes dans un univers où se croisent mannequinat, érotisation des corps et communauté de sorcières. Le film associe de manière ambivalente deux régimes de visibilité du féminin : la femme comme image à exposer et la femme comme détentrice d’un pouvoir occulte.

La sorcière initiatrice

Dans Virgin Witch, la sexualité féminine est encadrée par un processus d’initiation. Elle n'est pas qu'instinct ou disponibilité. La femme est conduite dans le monde des sorcières, observée, choisie, formée. Ce schéma rompt avec l’idée d’une féminité spontanément offerte au regard et au désir. La femme est plus qu'corps visible. Elle devient le sujet d’un apprentissage, donc d’une transformation. La sorcière est celle qui introduit à une autre économie des rapports entre sexe, pouvoir et savoir.

Cette structure initiatique donne au film une dimension quasi-institutionnelle. Le pouvoir féminin n’est pas pulsionnel. Il prend la forme d’un ordre, avec ses règles, ses figures d’autorité, ses chemins d’accès. On entrevoit une projection fantasmatique d’un “monde des femmes” autosuffisant, inaccessible aux hommes ordinaires, et donc potentiellement menaçant. La sorcière recrute, forme et transforme. Elle ne fait pas que séduire.

Le regard masculin

Cette dynamique d’émancipation potentielle est immédiatement reprise dans un cadre commercial et voyeuriste. Le film transforme l’initiation en spectacle. Les corps sont stylisés, exhibés, organisés pour la consommation visuelle. En ce sens, Virgin Witch ne propose pas une sortie du male gaze. Il scénarise simplement une fascination masculine pour des femmes qui semblent ne plus lui appartenir tout à fait.

Cette contradiction n'annule pas la question du pouvoir féminin. Néanmoins, plus les femmes apparaissent autonomes, plus le film ressent le besoin de les cadrer, de les isoler dans un univers séparé, où leur puissance peut être regardée sans transformer réellement l’ordre social. La sorcellerie fonctionne comme dispositif de neutralisation. Elle permet de représenter l’autonomie féminine en la déplaçant vers le fantasme exotique.

Une transgression sous condition

Le résultat est une forme de transgression sous condition. Le film ouvre un espace où la femme n’est plus simplement l’objet d’une emprise masculine. Mais cette ouverture est conditionnée par sa mise à distance. La sorcière appartient à un autre monde, à une autre loi, et n’est pensable que comme exception. Cette extériorisation protège l’ordre ordinaire et autorise la jouissance visuelle de son inversion.

"Black Candles" : le rituel sexuel comme peur d’une autonomie collective

Black Candles est plus brutal et déplace l’imaginaire de la sorcellerie vers celui de la secte, du rituel et de la sexualité comme expérience collective. Là où Virgin Witch conservait encore quelque chose de l’initiation glamour, Black Candles radicalise le lien entre érotisme, secret communautaire et menace diffuse.

Le collectif féminin, source d’inquiétude

La sexualité n’y est pas réductible à des relations individuelles. Elle circule dans un espace de rituels et d’appartenances où les corps semblent pris dans quelque chose de plus vaste qu’eux. Or, dans l’imaginaire dominant, la sexualité féminine est plus facilement tolérée lorsqu’elle reste individualisée, psychologisée ou relationnelle. Dès qu’elle se présente comme puissance collective, elle devient beaucoup plus inquiétante. Elle échappe alors, non seulement à l’homme individuel, mais à la structure même de la conjugalité hétérosexuelle.

La sorcière est ici membre d’un système de circulation du pouvoir et du désir. Black Candles rend visible une peur sociale profonde des femmes qui se lient entre elles dans des pratiques, des codes et des jouissances que le regard masculin ne maîtrise pas.

Érotisation et pathologisation

Comme souvent dans ce type de cinéma, cette puissance collective est immédiatement érotisée et pathologisée. Le rituel devient spectacle. La communauté devient secte. L’autonomie mue en perversion. Ce qui menace l’ordre sexuel est représenté comme excitant, mais aussi comme malsain et excessif. La transgression est montrée, puis transformée en déviance.

Le film ne dit pas que des femmes ne peuvent pas exercer un pouvoir sexuel. Il dit que, si elles le font collectivement, ce pouvoir devient suspect. La sorcière est l’écran sur lequel se projette l’angoisse sociale devant des formes non domestiquées de solidarité féminine et de souveraineté sexuelle.

Le féminin comme contre-société

Black Candles construit le féminin occulte comme une véritable contre-société. Il y a des règles, des rites, des hiérarchies, des passages. Autrement dit, ce n’est pas l’érotisme seul qui inquiète, mais l’idée qu’un ordre parallèle puisse se former autour de lui. La sorcellerie devient le nom imaginaire d’une sociabilité féminine autosuffisante. Le film exploite, non pas une femme licencieuse isolée, mais la possibilité d’un monde où les femmes ne seraient plus principalement définies par leur fonction dans le désir masculin.

De la sorcière transgressive à la femme soumise du mainstream

La comparaison avec le mainstream pornographique permet de clarifier ce qui se joue dans cette typologie de genre. Dans la pornographie la plus standardisée, l’activité féminine est souvent surjouée mais se situe dans un champ de la lisibilité totale. La femme exprime clairement son désir, mais ce désir confirme la centralité masculine. Elle peut prendre des initiatives, dans un cadre où son rôle est d’assurer la fluidité de la scène sexuelle et la validation du partenaire et du spectateur.

À l’inverse, la sorcière de Virgin Witch ou Black Candles n’est ni lisible ni rassurante. Son désir est codé comme savoir, comme rite et comme appartenance. Elle est active mais autonome au point de devenir problématique. Là où le mainstream transforme l’émancipation sexuelle en conformité érotique, le cinéma de sorcières met en scène une autonomie féminine qui dérange parce qu’elle ne se laisse pas facilement inscrire dans le confort du regard masculin.

Conclusion

Ces films montrent les conditions culturelles précises sous lesquelles la femme sorcière peut devenir visible. Virgin Witch fait de l’initiation féminine un objet de fascination ambiguë. Black Candles érotise et diabolise la puissance collective des femmes. Ensemble, ils composent une cartographie de la manière dont le cinéma érotique et d’exploitation pense ou fantasme la sexualité féminine non soumise.

La sorcière concentre le désir d’émancipation et la peur de cette émancipation, l’excitation de la transgression et la nécessité de la contenir. Elle montre que, dans l’imaginaire sexuel moderne, une femme qui rassemble, initie et désire pour elle-même est encore perçue comme une anomalie à la fois fascinante et menaçante. Non parce qu’elle serait extérieure à l’ordre social, mais parce qu’elle en révèle les limites.

À propos d'

Éric Moutarde

Portrait en noir et blanc d'un homme mûr aux cheveux gris et portant une barbe de quelques jours, vêtu d'un costume sombre et d'une cravate. Il regarde pensivement vers la gauche, hors cadre.

Auteur et chercheur, je retrace la généalogie du désir montré et réalise l’autopsie économique de son marché, des premiers balbutiements historiques jusqu'à l’ère du streaming actuel.

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