La femme qui dit non de la bouche mais oui du corps, qui résiste puis s'abandonne, qui ne demande rien mais reçoit tout est un lieu commun de la production pornographique mainstream. Ce scénario érotique reconduit avec régularité la fiction du consentement absolu, incarné par une femme dont la volonté s'efface sans jamais entraver le plaisir.
Dans les scripts pornographiques contemporains, la soumise parfaite est un corps qui s’offre sans condition. Cette construction hypersexualisée active un imaginaire ancien de la féminité comme absence de volonté, tout en le légitimant par l’orgasme garanti.
La pornographie mainstream, dont les contenus BDSM « grand public », repose largement sur ce que l’on peut appeler le consentement ex post. La protagoniste n’a pas à poser de limites ou à exprimer de préférences. Cette absence de négociation est un trait constitutif de l'excitation. Plus la femme est privée de marge de manœuvre, plus son plaisir est censé être authentique. Le scénario inverse la notion même de consentement. Il devient une conséquence automatique de l'acte sexuel et pas une condition préalable.
La femme soumise ne subit pas la domination puisque, d'évidence, elle y consent par avance. Le script lui retire toute autonomie cognitive. Elle ne réfléchit pas et ne résiste pas. Elle reçoit et elle jouit. Cette dépossession de la volonté est ce qui la rend « idéale ». Elle ne s'oppose pas au désir de l’autre et son propre orgasme démontre que recueillir le consentement avant l'acte n’était pas nécessaire.
Les clichés sur le « désir d’être dominée » constituent le socle de cette représentation. Ils s’appuient sur une lecture sélective de la psychologie féminine. Les femmes, biologiquement ou culturellement enclines à la passivité, trouveraient dans la soumission l’expression la plus authentique de leur sexualité. Ce préjugé circule depuis longtemps hors de la pornographie mais celle-ci lui donne une forme visuelle et narrative particulièrement efficace. Le plaisir de la soumise idéale ne vient pas du consentement mutuel, mais d’une identification fusionnelle à l’ordre reçu, quelle que soit la forme de celui-ci.
Cette configuration brouille la frontière entre fiction et prescription. Lorsque des millions de vidéos présentent régulièrement la même grammaire (femme qui entre dans la pièce, se déshabille, se place dans la position imposée, jouit au moment précis où il lui est intimé de le faire), elles installent un modèle de relation sexuelle où la négociation devient impensable. Le spectateur masculin apprend ainsi que le véritable désir féminin n’a pas besoin d’être exprimé. La spectatrice, de son côté, risque d'intérioriser l’idée que la sexualité suppose une part de disparition de soi.
La fiction du consentement absolu permet d’éviter la représentation du refus ou de l’ambivalence. Dans la quasi-totalité des scènes, la soumise ne dit jamais « non » et ne change pas d’avis. Si un tel moment apparaît, il est généralement recodé comme coquetterie ou résistance surmontable, jamais comme limite réelle. L’orgasme final vient valider rétroactivement tous les actes qui l’ont précédé. Le plaisir devient, dans cette économie symbolique, la caution morale de la domination. Tant que la femme jouit, la scène reste « éthique » aux yeux du script.
Ces scripts mettent donc en scène une conception étroite de l’agentivité féminine. Elle s’adapte à la volonté de l’autre. Elle ne prend pas d’initiative et ne refuse aucune séquence. Son devoir est de jouir au bon moment. Ce devoir réduit l’expérience féminine à une confirmation du succès masculin.
On pourrait objecter que ces figures relèvent du fantasme et n’engagent pas la réalité des pratiques BDSM consenties. L’argument est partiellement juste, mais il passe à côté de l’effet de réalité produit par la répétition massive de ces scénarios. Nous l'avons dit à maintes reprises, la pornographie ne se contente pas de refléter des fantasmes existants. Elle les formate, les rend reconnaissables, et les rend parfois plus désirables que des scénarios impliquant une véritable négociation. Le consentement est inutile parce qu’il est toujours déjà donné.
La pornographie réactive ici des archétypes de genre tout en les modernisant par le vocabulaire du plaisir et de la jouissance. La femme sans volonté devient la femme qui obtient des orgasmes spectaculaires. L’absence de sujet est compensée par l’excès de sensations. La hiérarchie est justifiée par une mise en scène d'épanouissement sexuel. Le corps de la soumise idéale est mis au service d’un récit où seule la volonté masculine possède une certaine épaisseur narrative.
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