Les classes dominantes ne se distinguent pas seulement par la détention de capital économique, culturel, social et symbolique. Elles se distinguent aussi par leur capacité à définir officiellement des normes tout en s’autorisant, officieusement, des pratiques qu’elles condamnent ou stigmatisent. Cette morale à géométrie variable doit être pensée si l’on veut comprendre le rapport des élites à la pornographie, à la prostitution et, plus largement, à la consommation sexuelle clandestine.
Le scandale n’est pas que “les puissants regardent du porno”. C'est une considération bien triviale si l’on admet que les élites ne sont pas extérieures aux pratiques ordinaires. En revanche, ils disposent des ressources sociales, juridiques et symboliques pour rendre cette consommation invisible, la dissocier de leur image publique, et parfois la transformer en privilège de classe. Ceux qui prétendent gouverner les mœurs sont souvent ceux qui savent le mieux contourner les interdits qu’ils énoncent.
L’hypocrisie des dominants face au sexe marchand constitue un fait social et ne relève pas seulement d’une contradiction psychologique individuelle. De Pierre Bourdieu à Michel Foucault, la sociologie de la domination a démontré que le pouvoir ne s’exerce pas seulement par la répression, mais aussi par une administration différentiée des écarts à la norme. Les classes dominantes n’abolissent pas les règles mais se réservent le droit de les suspendre pour elles-mêmes. Elles imposent la moralisation publique aux autres groupes, tout en privatisant leurs propres transgressions grâce à des dispositifs de discrétion, des réseaux d’interconnaissance, des intermédiaires spécialisés et des formes de consommation “haut de gamme” qui convertissent l’illicite ou le honteux en raffinement.
Moralisation publique, transgression privée
L’histoire sociale de la sexualité moderne est traversée par cette tension entre affichage moral et pratiques clandestines.
Dès le XIXe siècle, l’ordre bourgeois se construit sur un double mouvement d'exaltation de la famille et de la respectabilité et, d'un autre côté, la tolérance tacite d’espaces de "tolérance sexuelle" masculins, qu’il s’agisse de la prostitution, des maisons closes, des cabarets ou de la littérature licencieuse. Alain Corbin, dans ses travaux sur la prostitution au XIXe siècle, a montré comment la société bourgeoise régulait moins la sexualité qu’elle ne la distribuait entre espaces légitimes et espaces relégués. La coexistence entre vertu affichée et licence cachée est constitutive de la morale de classe.
Bourdieu a démontré que la domination symbolique fonctionne d’autant mieux qu’elle se présente comme universelle. Les normes sexuelles imposées comme “morales” sont en réalité socialement situées. La bourgeoisie érige son image de la décence en norme générale, mais s’accorde, dans des cadres protégés, des marges de déviance que les classes populaires paient plus cher socialement. Le fils de bonne famille surpris dans un scandale sexuel n’est pas traité comme un homme précaire, une travailleuse du sexe ou une actrice porno. Il bénéficie souvent de stratégies de reclassement, de silence, ou de rachat symbolique.
La presse présente régulièrement des illustrations de ces déviances. On observe de manière récurrente, dans différents pays, des responsables politiques ou religieux engagés dans des campagnes contre “la décadence morale”, “l’obscénité”, la pornographie ou la prostitution, avant d’être eux-mêmes rattrapés par des affaires sexuelles : fréquentation de prostitué·es, usage de plateformes payantes, possession de contenus pornographiques ou plus, participation à des dispositifs de prédation ou de coercition. Le point sociologiquement important n’est pas l’anecdote scandaleuse, mais la structure répétitive du phénomène. Plus une position exige l’affichage de la vertu, plus elle crée la nécessité d’un envers clandestin.
Foucault montre dans son Histoire de la sexualité que la modernité multiplie l'exposition de la sexualité sous forme de discours, de contrôles, de classements et de confessions. Les élites moralisatrices ne sont pas extérieures au sexe. Elles organisent la visibilité légitime et l’invisibilité stratégique. Elles disent ce qui peut être vu, nommé, vendu, puni ou tu. La transgression privée des dominants est l’un des privilèges produits par le système.
Réseaux, élites, pouvoir et pornographie
Le capital social protège, facilite et dissimule. Le rapport des élites au porno n’est pas seulement un rapport de consommation individuelle. Là où les classes populaires accèdent aux produits pornographiques les plus massifiés, souvent gratuitement et sans confidentialité réelle, les classes supérieures disposent de circuits relationnels plus fermés : clubs, services d’escorting premium, soirées privées, conciergeries de luxe, intermédiaires juridiques, chauffeurs, assistants, agents de sécurité, hôtels complices. La clandestinité des puissants est organisée.
Le pouvoir produit des enclaves d’impunité où les comportements privés circulent sous protection réciproque. Les affaires liées à Jeffrey Epstein ont fourni, à cet égard, un matériau sociologique et criminel saisissant. Au-delà de la dimension pénale et des crimes allégués ou jugés, l’enquête journalistique a révélé un monde social où richesse, réputation, fréquentations mondaines, aviation privée, philanthropie et exploitation sexuelle pouvaient coexister pendant des années derrière un écran de respectabilité. Le problème s'est avéré être la tolérance structurelle d’un réseau bien au-delà de la seule déviance d’un individu.
Le même type de logique apparaît dans de nombreux scandales mêlant pouvoir et sexualité marchande. L’affaire DSK en France n’est pas réductible à une “pulsion individuelle”, pas plus que les révélations du mouvement #MeToo dans les industries du cinéma, des médias ou de la politique. Elles montrent comment des hommes fortement dotés en capital institutionnel peuvent transformer leur position en dispositif d’accès sexuel, de neutralisation des plaintes, de fabrication du silence. Dans ces configurations, la pornographie, la prostitution ou les usages sexualisés des corps ne sont pas des objets séparés. Ils appartiennent à un continuum de pouvoir, où la possibilité de consommer l’intime d’autrui dépend de ressources inégalement distribuées.
La sociologie féministe a depuis longtemps travaillé ce point. Catharine MacKinnon, juriste et professeure de droit à l'Université du Michigan, a montré d'une manière difficilement discutable que la pornographie n’est pas seulement un ensemble de représentations érotiques, mais également une institution sociale où s’articulent marché, hiérarchies de genre et asymétries de pouvoir. Sans reprendre l'intégralité de ses conclusions, on doit convenir que la consommation pornographique des élites ne peut être pensée en dehors des rapports sociaux qui la rendent possible : externalisation des risques sur les femmes et les travailleur·euses du sexe, capacité à acheter le silence, segmentation des marchés sexuels selon le revenu.
Pornographie de luxe : quand la violence devient fétiche de classe
Il existe une pornographie de luxe présentable comme forme de distinction sexuelle. Là où la consommation pornographique de masse est jugée vulgaire, compulsive, “beauf”, certaines fractions des classes supérieures convertissent le sexe marchand en esthétique du privilège : exclusivité, rareté, personnalisation, discrétion, scénarisation, transgression tarifée. Le luxe ne moralise pas la pratique, mais la requalifie. Ce qui serait nommé obscène dans un cadre populaire devient libertinage chic, hédonisme sophistiqué, ou expérimentation entre initiés.
Bourdieu a montré que le goût n’est pas innocent. Le fétichisme de classe consiste à distinguer son propre usage de l’illégitime en lui donnant des formes nobles : appartements privés plutôt qu’hôtels sordides, escortes “sélectionnées” plutôt que prostitution de rue, productions “artistiques” ou “érotico-culturelles” plutôt que porno industriel visible. Cette distinction esthétique ne supprime ni la marchandisation ni la violence. Elle la recouvre d’un vernis de raffinement. Elle peut même intensifier la domination en faisant de la disponibilité absolue du corps d’autrui une preuve de prestige.
La littérature l’a perçu avant les sciences sociales. Dans Les Liaisons dangereuses, Laclos associe déjà sexualité, pouvoir, manipulation et stratégie de classe. Le désir est codé par le rang, l’honneur, la réputation et le calcul. Au XXe siècle, Bret Easton Ellis, dans American Psycho, pousse à l’extrême le lien entre finance, consommation et violence sexuelle : le corps des autres est l'accessoire du narcissisme prédateur. Chez Pasolini, notamment dans Salò ou les 120 journées de Sodome, l’articulation entre élite, sexualité et cruauté est portée à sa forme allégorique la plus radicale. La jouissance des maîtres n’est pas dissociable de la destruction de l’autre. Sans prendre ces œuvres comme des documents empiriques, on peut les lire comme des révélateurs de vérité sociale. Lorsque le pouvoir se sexualise, il tend à esthétiser la domination elle-même.
Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick met en scène des rituels érotiques d’entre-soi où l’opacité, le masque et l’argent produisent un monde sexuel protégé du regard ordinaire. Shame de Steve McQueen montre moins une élite qu’une subjectivité masculine urbaine traversée par la compulsion pornographique, mais le contraste entre isolement privé et façade sociale est central. Plus explicitement encore, plusieurs séries et films récents sur les milieux politiques, financiers ou médiatiques décrivent comment la sexualité devient un langage du pouvoir, fait de chantage, de secret, d’accès réservé.
L’apport du journalisme d’investigation est crucial. De nombreux reportages sur les “sex parties” de milliardaires, les systèmes d’escorting international, les agences de mannequins proches de circuits prostitutionnels, ou les plateformes numériques premium ont montré que l’argent n’achète pas seulement plus de services : il achète un environnement de déni. La violence, quand elle existe, est moins visible parce qu’elle est contractualisée, filtrée, protégée par des clauses de confidentialité, des avocats, des relations avec la presse, voire des narratifs glamour. Le fétiche de classe n’est pas la sexualité elle-même, mais la possibilité de faire disparaître les traces de la contrainte.
Sexe et pouvoir : les stratégies de discrétion des puissants
Les dominants ne se distinguent donc pas par la transgression, mais par la possibilité de recourir à des stratégies de discrétion.
La première est spatiale : segmentation des lieux, usage de résidences secondaires, clubs privés, jets, événements mondains, voyages d’affaires qui servent de couverture.
La deuxième est relationnelle : assistants, fixeurs, chauffeurs, attachés de presse, gardes du corps et intermédiaires absorbent le risque logistique et filtrent les informations.
La troisième est discursive : en cas de scandale, les puissants mobilisent le vocabulaire de la faute privée, de la faiblesse individuelle, du “moment d’égarement”, afin de dépolitiser ce qui relève en réalité d’un rapport structurel entre sexe et domination.
Une quatrième stratégie est juridique. Les accords financiers, menaces de poursuites en diffamation, négociations confidentielles et clauses de non-divulgation participent d’une gouvernementalité du secret. La cinquième est médiatique : mobilisation d’alliés éditoriaux, fabrication d’un récit de rédemption, ou au contraire délégitimation des victimes.
Le traitement comparé des affaires sexuelles selon la position sociale des mis en cause reste un terrain encore largement à explorer pour la sociologie des médias : tous les scandales ne deviennent pas des scandales, et tous les scandales n’ont pas les mêmes effets biographiques. Le privilège des puissants réside dans leur capacité à produire des arrière-scènes sécurisées, à faire prendre en charge par d’autres le coût moral et social de leur sexualité, puis à réapparaître sur la scène publique comme s’ils incarnaient toujours l’ordre.
Le problème n’est pas que les élites seraient “hypocrites” alors que le peuple serait “authentique”. Il se situe dans le fait que la domination donne un accès différentiel à l’impunité sexuelle, à la maîtrise des récits et à la conversion de la transgression en privilège. Le sexe des dominants est moins une affaire de pulsion que d’organisation sociale.
Conclusion
La consommation cachée de pornographie, de prostitution ou de dispositifs sexuels plus ou moins coercitifs par les classes dominantes ne doit ni être psychologisée à l’excès ni réduite à une suite de scandales. Elle révèle simplement une propriété bien connue du pouvoir. Ceux qui fixent les normes disposent aussi du pouvoir de s’en exonérer. En imposant aux autres la retenue, la honte ou la stigmatisation, les élites se ménagent des espaces protégés de licence, de secret et parfois de violence.
L’enjeu sociologique est double. D’une part, analyser les formes concrètes de cette dissymétrie : réseaux, marchés premium, dispositifs juridiques, médiatiques et spatiaux de discrétion. D’autre part, refuser de séparer le sexe du pouvoir. La pornographie, lorsqu’elle entre dans l’univers des dominants, n’est pas un simple divertissement privé. Elle traduit la capacité à rendre invisible l’exploitation, et le privilège exorbitant de ceux qui peuvent jouir sans répondre publiquement de ce dont ils jouissent.
Le vrai scandale n’est pas le désir des puissants. C’est leur pouvoir de le soustraire à la règle commune.
Tenant compte du caractère polémique de cet article, je liste ci-dessous les sources essentielles synthétisées ici.
Ouvrages de sociologie, philosophie et histoire
Bourdieu, Pierre. La distinction. Paris, Minuit, 1979.
Bourdieu, Pierre. La domination masculine. Paris, Seuil, 1998.
Foucault, Michel. Histoire de la sexualité, I : La volonté de savoir. Paris, Gallimard, 1976.
Goffman, Erving. La mise en scène de la vie quotidienne, t. 1. Paris, Minuit, 1973.
Mills, C. Wright. The Power Elite. New York, Oxford University Press, 1956.
Corbin, Alain. Les filles de noce. Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle. Paris, Flammarion, 1978.
Elias, Norbert. La civilisation des mœurs. Paris, Calmann-Lévy, 1973 [1939].
MacKinnon, Catharine A. Only Words. Cambridge, Harvard University Press, 1993.
Rubin, Gayle. “Thinking Sex: Notes for a Radical Theory of the Politics of Sexuality”, in Pleasure and Danger, 1984.
Illouz, Eva. Pourquoi L'Amour Fait Mal - Why Love Hurts. Cambridge, Polity, 2012.
Littérature
Laclos, Choderlos de. Les Liaisons dangereuses. 1782.
Ellis, Bret Easton. American Psycho. New York, Vintage, 1991.
Sade, Donatien Alphonse François de. Les 120 Journées de Sodome (référence utile pour penser le lien entre pouvoir, cruauté et sexualité, bien que relevant de la fiction extrême).
Cinéma
Pasolini, Pier Paolo. Salò o le 120 giornate di Sodoma (1975).
Kubrick, Stanley. Eyes Wide Shut (1999).
McQueen, Steve. Shame (2011).
Journalisme et actualités
Corpus de presse : enquêtes du Miami Herald sur Jeffrey Epstein ; investigations du New York Times, du Financial Times, du Monde, de Mediapart ou de la BBC sur les scandales sexuels impliquant élites politiques, financières ou culturelles ; archives de presse sur l’affaire DSK, le mouvement #MeToo, les affaires touchant Harvey Weinstein, le prince Andrew, ou divers scandales mêlant prostitution, trafic sexuel et réseaux de pouvoir.
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