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Le tabou est-il toujours un objet de fantasme ?

Le tabou est-il toujours un objet de fantasme ?

Le tabou est-il toujours un objet de fantasme ?

Deux penseurs majeurs du XXe siècle ont interrogé le rapport entre l'interdit et le fantasme : Freud, père de la psychanalyse, et Michel Foucault, philosophe des systèmes de pouvoir. Leurs analyses, divergentes dans leurs présupposés, convergent néanmoins sur un point : parler d'un tabou, c'est déjà en désirer l'objet.

L'interdit ne se contente pas d'exclure. Il attire. Le tabou, qu'il soit moral, sexuel, religieux ou social exerce sur le fantasme et le désir humain une fascination proportionnelle à la force de sa prohibition.

Freud : le tabou comme désir refoulé

La réflexion freudienne sur le tabou trouve son expression la plus systémique dans Totem et tabou (1913). Freud emprunte à l'anthropologie le concept de tabou polynésien pour en faire un paradigme universel de l'interdit psychique. Selon lui, le tabou est l'expression d'un conflit intérieur entre une pulsion désirante et une instance morale qui la réprime. Il n'est pas simplement une prohibition sociale extérieure à l'individu.

L'argument freudien repose sur un paradoxe. Si quelque chose est interdit avec insistance, c'est parce qu'il est secrètement désiré. L'intensité de la prohibition est l'indice de l'intensité du désir sous-jacent. Cette logique s'applique de manière évidente aux deux tabous fondateurs que Freud identifie dans toute civilisation humaine : l'inceste et le parricide. Ce sont les désirs les plus réprimés (le noyau du complexe d'Œdipe) qui font l'objet des interdits les plus absolus. Ces interdits ne sont pas la cause de l'absence de désir, ils sont une réponse à sa présence.

Ce mécanisme est rendu possible par le refoulement. La pulsion, notamment sexuelle ou agressive, se déplace et se déguise sous l'effet de l'interdit. Elle revient sous des formes socialement acceptables, comme le rêve ou l'art, ou sous des formes transgressives qui procèdent d'un retour du refoulé. Le fantasme est un lieu psychique où le désir interdit continue d'exister, hors de la conscience mais non hors du sujet. Pour Freud, le tabou révèle le fantasme plus qu'il ne le produit. Le fantasme préexiste à l'interdit et celui-ci le rend simplement plus intense par l'effet d'une logique d'attraction des contraires au cœur de l'ambivalence affective.

Dans la pensée freudienne, tout objet tabou est simultanément objet de dégoût et d'attraction, de peur et de fascination. Le « sacré » et l'« impur » désignent ce dont on doit s'écarter. La honte et le désir sont les deux faces d'une même médaille psychique.

Foucault : le tabou, dispositif producteur de désir

Foucault opère un déplacement radical. Il ne s'intéresse pas à ce que le sujet désire en secret, mais à la manière dont le pouvoir produit ce désir en prétendant le réprimer. Dans La Volonté de savoir (1976), premier volume de son Histoire de la sexualité, Foucault déploie ce qu'il appelle « l'hypothèse répressive ».

L'hypothèse répressive est la thèse selon laquelle le pouvoir fonctionne essentiellement par l'interdiction, le silence et la censure. Foucault observe une explosion discursive sur la sexualité à partir du XVIIe siècle. La confession catholique, la médecine, la psychiatrie, la pédagogie, la démographie sont des dispositifs institutionnels qui n'ont cessé d'inciter les individus à parler de leur sexualité, à la classifier et à la surveiller. « Ce qui est propre aux sociétés modernes, ce n’est pas qu’elles aient voué le sexe à rester dans l’ombre, c’est qu’elles se soient vouées à en parler toujours, en le faisant valoir comme le secret», écrit-il dans son Histoire de la Sexualité.

Le paradoxe foucaldien est donc inverse de celui de Freud. Le tabou ne révèle pas un désir qui préexistait mais il le crée. C'est parce que la sexualité a été constituée en objet de discours (en secret à confesser, ou en perversion à cataloguer) qu'elle est devenue un fantasme.

Le désir n'est pas une donnée naturelle que l'interdit viendrait contraindre, comme chez Freud. Il est l'effet d'un pouvoir qui, en prohibant et en parlant simultanément, produit des identités (l'homosexuel, le pervers, etc.), et génère des objets de désir là où il prétend ne voir que des aberrations à corriger.

Cette perspective a des implications importantes. Si le tabou produit le fantasme, il n'y a pas de désir « authentique » qui précéderait l'interdit. La transgression est intégrée au dispositif de pouvoir. Ce n'est pas malgré l'interdit que l'on désire l'objet tabou, c'est grâce à lui. Le désir de transgresser est une fonction du système de contrôle et non sa subversion.

Peut-on toujours parler de fantasme ?

Freud et Foucault se rejoignent sur un point. L'interdit intensifie le désir, il ne l'éteint pas. Qu'il révèle un refoulement (Freud) ou qu'il produise une subjectivation désirante (Foucault), le tabou entretient toujours un rapport intime avec le fantasme. Toute société qui proscrit engendre, par ce geste même, des zones d'attraction et de transgression imaginaires.

Cependant, leurs divergences invitent à nuancer l'idée d'une corrélation qui serait universelle et nécessaire. Chez Freud, le lien entre tabou et fantasme repose sur une structure psychique universelle (le refoulement, le complexe d'Œdipe) qui transcende les cultures et les époques. Or cette universalité a été abondamment critiquée, notamment par l'anthropologie culturelle (Malinowski) et les féministes psychanalytiques, qui ont montré que les structures du désir varient selon les contextes culturels. Certains interdits peuvent produire de l'indifférence, de la répulsion durable, voire une neutralisation du désir lorsqu'ils sont intériorisés de manière précoce et massive.

Chez Foucault, l'hypothèse répressive est utile pour analyser les discours institutionnels. Pourtant, en dissolvant le sujet dans les dispositifs de pouvoir, Foucault peine à rendre compte de la résistance intime, du refus, du dégoût profond que certains individus éprouvent envers des objets officiellement tabous.

En synthèse, le tabou génère tendanciellement du fantasme, par les mécanismes croisés que Freud et Foucault décrivent. Mais cette tendance n'est ni universelle ni mécanique. Elle dépend de la position du sujet dans le champ social, de l'histoire de sa subjectivation, du type de tabou considéré, et du régime discursif dans lequel cet interdit circule. C'est parce que nos sociétés ne cessent de parler de ce qu'elles interdisent que l'interdit devient désirable.

Conclusion

Cette mise en dialogue de Freud et Foucault sur la question du tabou révèle que loin d'éradiquer le désir, l'interdit le structure, le nourrit, parfois même le constitue.

Pour Freud, le tabou est le signal d'un désir refoulé qui cherche à revenir. Selon Foucault, il est le mécanisme par lequel le pouvoir fabrique du désir en prétendant le contenir. Ces deux lectures, bien que fondées sur des philosophiques divergentes, s'accordent. Cette corrélation entre tabou et fantasme est le produit d'une configuration historique, discursive et psychique particulière. En ce sens, la question n'est peut-être pas tant de savoir si le tabou est un objet de fantasme, mais de comprendre dans quelles conditions il le devient.


Sigmund Freud, L'Interprétation du rêve (1900), Totem et tabou (1913)

Michel Foucault, Surveiller et punir (1975), La Volonté de savoir (1976)


À propos d'

Éric Moutarde

Portrait en noir et blanc d'un homme mûr aux cheveux gris et portant une barbe de quelques jours, vêtu d'un costume sombre et d'une cravate. Il regarde pensivement vers la gauche, hors cadre.

Auteur et chercheur, je retrace la généalogie du désir montré et réalise l’autopsie économique de son marché, des premiers balbutiements historiques jusqu'à l’ère du streaming actuel.

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