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Lui, ou la fabrique sociologique de l'érotisme masculin (1963-1994)

Lui, ou la fabrique sociologique de l'érotisme masculin (1963-1994)

Lui, ou la fabrique sociologique de l'érotisme masculin (1963-1994)

Étudier "Lui" d'un point de vue sociologique revient à interroger la manière dont un magazine a su construire, à travers son iconographie et son écriture, une figure sociale ("l'homme moderne") et une frontière symbolique qui sépare l'érotisme de la pornographie.

Lancé en novembre 1963 par Daniel Filipacchi, avec Frank Ténot et Jacques Lanzmann, Lui se présente d'emblée sous un sous-titre programmatique : « le magazine de l'homme moderne ».

Cette formule n'est pas un simple habillage marketing. Elle condense un projet culturel précis : importer en France la formule inaugurée par Playboy aux États-Unis, tout en la transposant dans un régime esthétique et social spécifiquement français.

Une identité de distinction

Le pari de Filipacchi repose sur une hybridation qui fait l'intérêt sociologique du magazine. Lui associe dans un même objet des contenus culturels légitimes (littérature, jazz, cinéma, politique, art de vivre) et des photographies de femmes dénudées. Cette articulation relève de ce que Pierre Bourdieu nommerait une stratégie de distinction. Le lectorat visé ne consomme pas de la nudité brute. Il la reçoit enveloppée dans un habitus de sophistication, de culture générale et de bon goût. Le nu devient un attribut parmi d'autres du raffinement masculin, au même titre que la connaissance d'un vin ou d'un auteur.

Lui invente ainsi une masculinité de classe moyenne supérieure, hédoniste sans être vulgaire, qui se pense « moderne » précisément parce qu'elle sait regarder le corps féminin sans en être prisonnier ni honteux.

Le magazine se dote d'une mascotte féline, écho au lapin de Playboy, qui condense l'ambition de séduction feutrée et d'élégance, plutôt que d'appétit dévorant. La première couverture (Valérie Lagrange photographiée par Francis Giacobetti) inaugure une ligne "éditoriale" où stars et starlettes comme Brigitte Bardot, Mireille Darc, Jane Birkin ou Marlène Jobert se succèdent, apportant ainsi au dispositif érotique la caution du glamour cinématographique.

Dans une France encore marquée par un puritanisme institutionnel fort, la mise en scène de femmes légèrement dénudées relève d'une transgression calculée, mesurée à l'aune de ce que la société est prête à tolérer.

La lumière comme opérateur de sublimation

Francis Giacobetti, figure centrale de l'imagerie de Lui, théorise explicitement son travail autour d'un principe unique : la centralité de la lumière. Elle constitue le dispositif technique par lequel le magazine opère la conversion du corps nu en objet érotique plutôt que pornographique.

Trois choix techniques sont retenus.

D'abord, l'usage d'une pellicule Kodachrome permettant d'obtenir des teintes riches et saturées, particulièrement pour les tons chair. Les poses sont calmes, dépourvues de toute gestuelle explicite ou d'action sexuelle suggérée. Le corps n'est pas saisi dans un mouvement qui appellerait sa consommation immédiate. Il est proposé dans une durée contemplative.

Ensuite, le refus systématique de la retouche va à contre-courant des pratiques du glamour américain standardisé de Playboy ou Penthouse. La peau réelle, avec ses textures et ses imperfections, est magnifiée par l'éclairage plutôt que corrigée en postproduction, ce qui produit une sensation de vérité charnelle.

Enfin, des dispositifs empiriques et artisanaux (lunettes de soleil placées devant l'objectif, faisceaux lumineux structurant le corps en lignes graphiques dans la série « Zebras ») transforment la nudité en composition quasi abstraite, où le corps se fragmente plutôt que de s'exposer frontalement.

Suggestion contre explicitation

Cette technique photographique matérialise la différence entre érotisme et pornographie. Là où la pornographie vise l'explicitation intégrale de l'acte et l'annulation de toute distance entre l'image et son référent, l'érotisme de Lui fonctionne sur le régime du voile et de la suggestion. Il donne à voir, il construit du désir par l'incomplétude plutôt que par la saturation visuelle. La lumière de Giacobetti, qui fragmente le corps, le voile, le pose dans un décor narratif (plage, tropiques, intimité domestique) maintient une distance esthétique qui préserve le statut de « femme » du modèle contre sa réduction à un pur objet fonctionnel.

Cette distinction a une fonction sociale de justification. En inscrivant la nudité dans un cadre culturel et une technique maîtrisée, Lui permet à son lectorat de consommer de l'érotisme tout en préservant une image de soi respectable : celle de l'amateur d'art plutôt que du consommateur de sexe. L'érotisme devient ainsi un marqueur de classe et de goût, la pornographie son repoussoir populaire et vulgaire.

Déclin et postérité

Le succès du magazine, massif de 1963 au début des années 1980, s'effondre ensuite sous l'effet de la banalisation de la nudité dans les médias et de la concurrence d'une presse de charme plus explicite. La parution s'arrête en 1994, malgré plusieurs tentatives de relance. Cette trajectoire illustre la fragilité de l'équilibre entre culture et nudité, entre suggestion et transgression. Elle ne résiste pas à la libéralisation générale des représentations sexuelles ni à la concurrence d'une pornographie devenue plus accessible et moins stigmatisée.

À propos d'

Éric Moutarde

Portrait en noir et blanc d'un homme mûr aux cheveux gris et portant une barbe de quelques jours, vêtu d'un costume sombre et d'une cravate. Il regarde pensivement vers la gauche, hors cadre.

Auteur et chercheur, je retrace la généalogie du désir montré et réalise l’autopsie économique de son marché, des premiers balbutiements historiques jusqu'à l’ère du streaming actuel.

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La pornographie est le miroir grossissant d'une société qui ne sait pas quoi faire de son désir.

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